LIVRE TROISIEME
plus à compter sur les trahisons et les infamies auxquelles étaient dus ses premiers succès, et les représentants du peuple dont les actes avaient amené ce changement, reçurent les félicitations enthousiastes du Comité de Salut public.
Les mesures prises par eux, à l'intérieur, pour rétablir la tranquillité et assurer le triomphe de la République, furent tout aussi nécessaires et aussi énergiques. Les émigrés étaient rentrés en foule à la suite de Wurmser, et les nobles de l'Alsace, la plupart du moins, car il y eut de généreuses exceptions, ne songeaient à rien moins qu'à livrer Strasbourg à l'ennemi. Partout ils essayèrent de restaurer l'ancien régime, sous la protection des baïonnettes étrangères. Ils soumirent aux plus indignes traitements les citoyens connus comme patriotes; les mariages et les baptêmes durent être renouvelés, et l'on vit les couleurs nationales disparaître pour faire place à la cocarde blanche. Qu'on s'étonne donc des représailles !
Saint-Just et le Bas ordonnèrent des visites domiciliaires dans toute la ville, et invitèrent le comité de surveillance de Strasbourg a se concerter avec le commandant de la place, Dietche , pour l'arrestation des citoyens suspects, sans que la tranquillité publique en fût troublée. Il y avait, en effet, à Strasbourg, un grand nombre d'étrangers et d'individus aux allures douteuses, que la plus simple prudence commandait de surveiller de près. En conséquence, on arrêta une certaine quantité de personnes, dont le chiffre a été exagéré à plaisir par les historiens ennemis de la Révolution. Beaucoup, d'ailleurs, furent bientôt relâchées par ordre du comité de surveillance et avec l'approbation des représentants, examen fait des motifs qui avaient donné lieu à leur
arrestation (1). Assurément, c'est une chose malheureuse quand un pays en est arrivé à un tel état de crise, que, pour le sauver, il faille absolument employer des moyens de rigueur; mais la responsabilité en doit remontera ceux qui les ont provoqués, et lorsque des hommes chargés du salut commun ont su concilier les droits de l'humanité avec les devoirs de leur mission, il faut leur en savoir un immense gré. La postérité n'oubliera jamais que, durant le proconsulat de Saint-Just et de le Bas, pas une tète ne tomba, à Strasbourg, sous le couteau de la guillotine.
Que si, au milieu des émotions de la lutte et des fureurs de parti, quelques innocents furent atteints, si, parmi les incarcérés, se trouvèrent des citoyens sortis des rangs du peuple, cela prouve que les magistrats chargés de dresser les listes de suspects se trompèrent, sciemment ou non, et que, dans toutes les causes, il y a des apostats; mais cela ne prouve rien contre les commissaires de la Convention, qui, ne connaissant, pour ainsi dire, personne à Strasbourg, étaient obligés de laisser aux officiers municipaux le soin de rechercher les ennemis de la République. A qui fera-t-on croire de bonne foi que Saint-Just et le Bas aient pris, de gaieté de cœur, des mesures contraires à l'intérêt général ou à l'intérêt des classes populaires et laborieuses, à l'amélioration du sort desquelles tendaient tous leurs efforts?
C'est ainsi que, pour venir au secours de l'armée et soulager les indigents réduits à la dernière extrémité par le manque de travaux et le prix excessif des denrées, ils se virent dans la nécessité de lever un emprunt forcé sur les riches. Comme il arrive toujours en pareille
(1) Voyez le Recueil des pièces authentiques, p. 69 et suiv., I. I.