‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 15 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

mis dans des aventures galantes, avec de grandes dames qui se seraient chargées volontiers de former ou de déformer le cœur d'un si charmant cavalier (1). Mais, M. Éd. Fleury, ce sont donc ces grandes dames qui l'auraient provoqué à une chute? Alors c'est elles qu'il eût fallu accuser.

Ce n'est pas tout : descendant du château à la chaumière, l'ardent jeune homme aurait poursuivi de ses tendresses les fillettes et les paysannes de Blérancourt et des villages voisins ; et madame Saint-Just, toujours au dire de M. Fleury, aurait été assaillie des plaintes continuelles des mères et des maris outragés. Comme c'est vraisemblable ! Comment un écrivain qui se respecte a-t-il pu se livrer, de gaieté de cœur, à de pareilles fantaisies diffamatoires? Ah! cela nous rappelle qu'après les journées de Février, on criait aussi, dans les rues de Paris, les Amours de Louis-Philippe et de madame Adélaïde; et nous qui ne comprenons pas qu'on attaque légèrement la vie privée et la mémoire de ceux dont on peut être l'adversaire, nous nous sentions pris d'un affreux dégoût pour le pamphlétaire de bas étage capable d'avoir imaginé ces indignités! Soyez sévère envers les morts, jusqu'à l'injustice, soit ; mais avant tout, soyez rigoureusement vrai, votre sévérité vous y oblige.

Encore, si M. Fleury eût cité une source, bien insignifiante, bien vague même ! S'il eût nommé une seule des personnes auprès de qui il a puisé ses renseignements ! Mais non; rien, rien. « On dit, dit-on, » tel est l'unique critérium auquel il a soumis les faits qu'il raconte pour le plus grand enseignement des révolutionnaires futurs.

(1) Éd. Fleury, Sainl-Jitst, t. I,p.22.

62 HISTOIRE DE SAINT-JUSï

Une aussi étrange manière de procéder nous donne le droit d'affirmer que toutes ces assertions proviennent d'une imagination égarée par le délire de la haine.

Seulement, il fallait à l'impartial biographe une petite préface pour une chronique qui lui a été transmise par quelques anciens du pays, morts depuis peu, a-t-il soin d'ajouter, comme s'il craignait qu'on ne voulût aller aux renseignements.

Sur la plainte de sa famille, Saint-Just, en punition des entraînements de son cœur, aurait été enfermé, pendant quelques mois, au couvent des Picpus de Vailly. « Il y a une vingtaine d'années encore, prétend M. Éd. Fleury, des contemporains connaissaient et montraient, nous dit-on, dans les bâtiments du couvent des Picpus, la chambre où avait été enfermé Saint-Just. » Il avoue, « pour rester sincère, » qu'il a vainement cherché le nom de Saint-Just sur les registres statistiques où le directeur dressait annuellement la liste des détenus; mais il ajoute, comme correctif, que l'état n'en a pas été fait pour l'année 1790.

L'histoire de cette détention est une pure fable ; il nous est facile de le démontrer. Mieux, au reste, que M. Éd. Fleury, j'ai pu avoir des renseignements exacts sur les habitudes et la vie privée de Saint-Just, dont la famille était alliée à la mienne, et qui, jusqu'à sa mort, a vécu dans la plus complète intimité avec mon grand-père. Nous possédions de lui une grande quantité de lettres dont, malheureusement, la plupart ont été perdues, il y a quelques années, dans un incendie. Ces lettres, adressées presque toutes à son beau-frère, Adrien Bayard, juge de paix de Chaulnes, attestaient la sainte harmonie qui régna toujours entre la mère et le fils. De celles qui nous sont restées, deux seulement peuvent offrir quelque

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