LIVRE PREMIER
intérêt, je les publierai tout à l'heure, comme de nature à donner une juste idée du cœur de Saint- Just.
Le souvenir de sa prétendue réclusion au couvent des Picpus serait certainement demeuré dans ma famille, et jamais je n'en ai entendu parler. Maintenant j'en appelle à tous les pères, à tous les maris : en est-il un qui, offensé dans sa fille ou dans sa femme par un jeune homme de vingt et un ans, irait se plaindre piteusement aux parents, comme un écolier rapporteur, au lieu de s'adresser directement à l'auteur de l'outrage ? Voilà pour les preuves morales.
Quant à la preuve matérielle , je la trouve, pour les années qui précèdent 1790, dans le silence des registres sur lesquels le directeur des Picpus n'eût pas manqué de coucher le nom de Saint-Just ; pour l'année 1790, il me suffit de rappeler à M. Fleury qu'il a eu soin d'indiquer lui-même l'emploi du temps de Saint-Just, et que, d'ailleurs, les couvents ayant été supprimés par un décret de l'Assemblée nationale, Saint-Just n'avait pu être incarcéré dans le monastère des Picpus de Vailly.
Si M. Edouard Fleury, qui paraît être grand partisan de l'analyse en matière de biographie, eût pris la peine de passer au creuset de l'analyse ces pitoyables historiettes, il ne se serait pas fait prendre en délit de contradiction et d'erreur, pour le simple plaisir d'injurier la mémoire d'un grand citoyen.
Mon grand-père, ai-jedit, était lié d'une étroite amitié avec Saint-Just, précieuse amitié, à laquelle, pendant les plus sombres jours de la Terreur, il dut de pouvoir sauver la vie d'un assez grand nombre de ses concitoyens. Aussi garda-t-il au souvenir du vaincu de thermidor un profond attachement, et aujourd'hui, en faisant justice
d'un odieux libelle, il me semble, en vérité, accomplir un acte de piété filiale.
Cela me ramène à réfuter une autre accusation de M. Edouard Fleury. Toujours avec la même bonne foi et la même absence de preuves, il accuse Saint-Just d'avoir entretenu des relations adultères avec la femme d'un monsieur Thorin, notaire du pays. De qui tient-il cette anecdote, suivant son expression? Sans doute de la vieille brave femme de Blérancourt, qui a été sa constante Égérie; il ne s'est pas donné la peine de nous en informer.
Peut-être, par respect pour la famille de M. Thorin, dont quelques membres peuvent encoreexister, M. Fleury aurait-il bien agi en passant sous silence un fait dont il n'apporte aucune preuve? Il n'a pas cru devoir s'arrêter devant cette considération ; examinons donc son roman, et, en le supposant vrai, voyons si cet entraînement du cœur, auquel Saint-Just se serait laissé emporter, ne serait pas bien excusable.
A vingt et un ans, dans le rayonnement de sa jeunesse et de sa beauté, à l'âge où l'âme est en fleur, où le cœur a besoin d'aimer, il se serait épris d'une violente passion pour une jeune fille, pleine de grâce, d'esprit et de charmes; la jeune fille n'aurait pas été insensible a cet amour, et Saint-Just, toujours d'après M. Fleury, l'aurait demandée en mariage. Quoi de plus naturel, de plus honorable? Les parents, foulant aux pieds le chaste et premier sentiment de leur fille, et sourds aux battements de ce jeune cœur, auraient repoussé cette demande et frayé, en quelque sorte, à leur enfant le chemin de l'adultère, en la forçant, sous prétexte de convenances barbares, d'épouser un homme qu'elle n'aimait pas.