LIVRE TROISIÈME
Ces derniers mots ont singulièrement intrigué certain biographe, et il n'a pas manqué de bâtir là-dessus des hypothèses fantastiques. En voici l'explication bien simple : c'était sur la demande expresse de Saint-Just que son collègue le Bas avait été désigné, pour l'accompagner dans sa mission. Ce ne fut donc pas Robespierre qui le lui fit adjoindre, afin de tempérer son trop de fougue, comme on l'a écrit sans aucune espèce de preuve. Saint-Just était assez calme, assez maître de lui-même pour n'avoir pas besoin de modérateur. La femme de le Bas, enceinte de deux mois à cette époque, fut désespérée du départ de son mari ; elle en garda contre Saint- Just u^e petite rancune, que celui-ci n'eut pas de peine à effacer entièrement, et madame le Bas a conservé jusqu'à ce jour, pour la mémoire du fidèle ami de son mari, le culte le plus profond et la plus touchante affection.
Il y avait alors à Strasbourg, comme nous l'avons dit, une foule d'émigrés rentrés à la suite de l'invasion. Nous avons dit aussi quelle y fut leur conduite. Aux premiers succès des armes républicaines, ils reprirent précipitamment le chemin de l'Allemagne , en laissant dans la ville des agents et des complices. 11 était de notoriété publique que l'ennemi entretenait des intelligences dans la place. Des lettres saisies aux avant-postes compromirent gravement plusieurs administrateurs du département, entre autres un artiste distingué nommé Edelmann, grand ami du trop fameux Schneider, dont nous nous occuperons bientôt (1). Les accusations portées contre l'auteur d'Ariane dans Vile de Naxos, qui avait été lui-même un des plus acharnés accusateurs de l'ancien
(1) Voyez Bûchez et Roux : Histoire parlementaire de la Révolution française, t. XXXI, p. 31.
maire Diétrich, ont été, depuis, attribuées à l'ancien pasteur de Gries, connu pour être son ennemi personnel, et condamné plus tard à quatre ans de fers avoir fabriqué la lettre dont il va être question. Toujours est-il que, déjà produites avant l'arrivée des commissaires généraux, ces accusations se renouvelèrent après. L'arrestation d'un neveu du général autrichien Wurmser, à Strasbourg, aggrava encore les soupçons et les défiances. Enfin une lettre d'un marquis de Saint-Hilaire, émigré combattant dans les rangs ennemis, fut surprise aux avant-postes et envoyée, par le général Michaud, aux représentants du peuple Milhaud etGuyardin ; elle donna la certitude d'un complot formé pour livrer la ville à l'étranger.
Cette lettre était adressée à « Monsieur, monsieur le citoyen en c D. 17. 18., place d'Armes, à Strasbourg, » et commençait ainsi :
« Tout est arrangé, mon ami ; ils danseront, suivant leur expression, la Carmagnole ; Strasbourg est à nous dans trois jours au plus tard ; j'espère vous y embrasser ; tenez bon, n'épargnez ni or ni argent, ni adresse, enfin employez tout pour gagner du monde... »
Puis on lit ces lignes caractéristiques :
« Vous avez dû voir hier le marquis de la Vilette et le comte de Sône. Ils ont trouvé singulièrement le moyen d'entrer dans Strasbourg (Dieu les y maintienne sains et saufs !), ils vous aideront de tout leur possible. Comme j'ignore si vous les avez vus, je vais vous conter comment ils ont pu tromper la vigilance de vos crapauds. Nous savons, et vous savez de même, qu'il faut une per-