LIVRE TROISIÈME
procurer le témoignage d'aucun acte de surveillance et d'énergie patriotique de leur part. Quelle âme fut sensible dans un pays où tout est malheureux?
» Cependant, on surprend des lettres qui annoncent les intelligences de l'ennemi , et cet ennemi est aux portes ! Nous bannissons, au nom du salut public, les autorités constituées; nous imposons les riches pour faire baisser les denrées. Le tribunal militaire fait fusiller plusieurs conspirateurs sur lesquels on trouve deux cocardes blanches. On surprend des postes où il manque jusqu'à vingt et un hommes de garde, par la faute du chef de légion, qui nous est conduit par le commandant de la place. On trouve dans les guérites des remparts des couronnes empreintes sur des étoffes. On arrête dans la ville des émigrés, des scélérats, des partisans du fédéralisme qui jusqu'alors y avaient vécu dans la plus profonde sécurité.
» Nous prenons diverses mesures de police ; le peuple rentre dans ses droits ; l'indigence est soulagée ; l'armée est vêtue ; elle est nourrie ; elle est renforcée ; l'aristocratie se tait ; l'or et le papier sont au pair.
» Pourquoi ce bien n'a-t-il pas été fait? De quels hommes publics peut-on dire qu'ils sont innocents du malheur du peuple? Or, étiez-vous heureux? Avait-on versé une larme, une seule larme sur la patrie?
» Tous les hommes se doivent la vérité; nous vous la dirons. Vous êtes indulgents pour des magistrats qui n'ont rien fait pour la patrie. Votre lettre nous demande leur retour; vous nous parlez de leurs talents administratifs ; vous ne nous dites rien de leurs vertus révolutionnaires, de leur amour du peuple, de leur dévouement héroïque à la liberté !
» Nous avons eu confiance en vous; nous vous avons
demandé de vos membres pour veiller à la sûreté des portes, pour remplacer les autorités expulsées; nous avons écouté, jour et nuit, les soldats et les citoyens ; nous avons soutenu le faible contre le fort. Ce sont les mêmes cœurs qui vous parlent en ce moment ; ce n'est pas du retour de vos magistrats indifférents que vous devez vous occuper, mais de l'expulsion d'un ennemi qui dévore vos campagnes, et de la découverte des conspirateurs cachés sous toutes les formes.
» 11 a existé une conspiration pour livrer Strasbourg. Nous venons de recevoir la dénonciation qu'il existait deux millions en or entre les mains de l'administration du département; ce fait doit vous surprendre. Nous en donnons avis à la Convention nationale.
» Frères et amis, c'est la patrie, c'est le peuple qu'il faut plaindre ; c'est l'ennemi qu'il faut poursuivre. La pitié pour le crime est faite pour ses complices, et non point pour nous. Le temps démêlera peut-être la vérité; nous examinons tout avec sang-froid, et nous avons acquis le droit d'être soupçonneux.
» Notre devoir est d'être inflexibles dans les principes. Nous vous devons de l'amitié ; nous ne nous devons point de faiblesse. Nous devons tout à la patrie, nous persistons, jusqu'après le péril, dans notre arrêté.
» Salut et fraternité.
» Les représentants du peuple, envoyés extraordinairement à l'armée du Rhin,
)) Saint-Just, le Bas. »
Cependant Saint-Just, après plus ample examen, céda aux représentations qui lui furent faites, et modifia sa décision du 12 brumaire par l'arrêté suivant, signé de lui seul :
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« Les citoyens de Strasbourg qui ont été nommés, depuis peu, à l'administration du département, à la municipalité, au district; ceux de l'administration ou département qui ont été nommés membres de la commission révolutionnaire de Saverne ; Rosières, membre du département, Sarré, membre du district, ne sont point compris dans l'arrestation; Anstett, Nestlin, Jecki, Hamann sont adjoints à Teterel, Mongeat et Neumann pour la commission départementale ; Schatz, officier municipal, Jung, aussi officier municipal, ne seront point compris dans l'arrestation. »
Il y avait aussi à Strasbourg, comme commissaires de la Convention, les représentants Milhaud et Guyardin, à qui la lettre du marquis de Saint-Hilaire avait été remise et qui ne négligèrent rien, de leur côté, pour déjouer les complots et les machinations des traîtres dont cette malheureuse ville était infestée. Tandis que Saint-Just et le Bas chargeaient la municipalité de faire arrêter, sous vingt-quatre heures, les présidents et secrétaires des sections lors du 31 mai, et tous ceux qui avaient manifesté quelques connivences avec les fédéralistes, ils déportaient à Dijon l'état-major de la garde nationale et ordonnaient l'arrestation de tous les individus contre lesquels s'élevait quelque suspicion. Rappelés à Paris par la Convention, ils ne quittèrent Strasbourg que lorsque les plus grands dangers furent passés, et partirent après avoir écrit à leurs collègues : « Nous nous empressons de retourner à la Montagne de la Convention nationale, et nous laissons à d'autres le plaisir du triomphe que nous partagerons tous en vrais républicains (1).
(I) Moniteur du 27 brumaire an n, n°57.
Les commissaires Ruamps, Soubrani, Mallarmé, Borie et Cusset furent rappelés, en même temps, par un décret rendu dans la séance du 13 brumaire. La Convention devançait ainsi le désir de Saint-Just et de le Bas, qui, avant de pouvoir connaître cette décision, et pour des motifs dont nous n'avons pas à examiner ici la valeur, écrivaient, le 15, à Robespierre :
« Pourquoi ceux qui étaient ici lorsqu'on força les lignes de Wissembourg ne sont-ils pas remplacés, et pourquoi laisser ici des représentants forcés par la nature de leur mission à s'isoler de leurs collègues? Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage ; mais j'espère que vous voudrez bien nous écrire vos idées là-dessus. Je vous embrasse.
» Signé ; le Bas. »
Et plus bas, de l'écriture de Saint-Just :
« La confiance n'a plus de prix lorsqu'on la partage avec des hommes corrompus ; alors on fait son devoir par le seul amour de la patrie, et ce sentiment est plus pur. Je t'embrasse, mon ami. »
Pour remplacer les représentants rappelés, la Convention nomma Lémann et Baudot, et maintint Ehrmann et J.-B. Lacoste comme commissaires près les armées du Rhin et de la Moselle (1). Envoyés avec des pouvoirs moins étendus que ceux de Saint-Just et de le Bas, ils en conçurent contre leurs collègues une jalousie à laquelle il faut attribuer les petites divisions qui s'élevèrent entre
(1) Moniteur du 15 brumaire an il, n° 45.