‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 17 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Que si, plus tard, cette passion a fait explosion, que si les jeunes gens, se rencontrant quelques mois après la cruelle déception, n'ont pu résister à la puissance de leur tendresse et ont oublié le devoir dans un baiser adultère, à qui la faute? aux amants qui avaient voulu légitimer leur amour, ou aux parents qui s'étaient refusés à consentir au mariage ?

Madame Thorin, ajoute M. Fleury, suivit Saint-Just à Paris, où elle excitait ses colères et lui dénonçait ses compatriotes (1). Est-il possible de s'embourber ainsi dans la calomnie! Mais cette liaison même a-t-elle jamais existé? L'unique document à l'appui est cette tin de lettre trouvée dans les papiers de Saint-Just, à qui elle avait été adressée en 1793 par un ami de province, au sujet de la situation de leur pays :

« J'ai eu des nouvelles de la femme Thérot (2), et tu passes toujours pour l'avoir enlevée. Elle demeure hôtel des Tuileries, vis-à-vis les Jacobins, rue Saint-Honoré. Il est instant, pour effacer de l'opinion publique la calomnie qu'on a fait imprimer dans le cœur des honnêtes gens, de faire tout ce qui convient pour conserver l'estime et l'honneur que tu avais avant cet enlèvement. Tu ne te fais pas une idée de tout ceci, mais il mérite ton attention. Adieu, mon ami. La poste part. Fais pour l'ami ce que tu lui as promis.

» Ton sincère ami pour la vie, » Thuillier. ))

Étrange aberration d'un esprit aveuglé par la haine !

(1) Saint-Just, par M. Éd. Fleury, t. I, p. 150.

(2) C'est le nom qui est imprimé dans la Collection des pièces trouvées chez Robespierre, Saint-Just, etc.

Cette fin de lettre (1), dont M. Fleury se fait une arme terrible contre Saint-Just, est peut-être la meilleure justification de celui-ci. Madame Thorin, il paraît, se trouvait à Paris en 1793. « Tu passes toujours pour l'avoir enlevée, » écrit à Sainl-Just son ami Thuillier. Donc, ce Thuillier, qui semble être avec Saint-Just dans les termes les plus confidentiels, sait parfaitement que cette imputation est toute mensongère. Puis il ajoute : « Elle demeure hôtel des Tuileries , vis-à-vis des Jacobins, rue Saint-Honoré; » Saint-Just ignorait donc complètement la présence de cette dame à Paris. « Efface de l'opinion, poursuit Thuilier, la calomnie qu'on a fait imprimer dans le cœur des honnêtes gens (la calomnie, entendezvous, M. Edouard Fleury?), afin de conserver l'estime et l'honneur que tu avais avant cet enlèvement. » Donc, avant que cette calomnie eût été répandue, Saint-Just n'était pas, aux yeux de ses compatriotes, ce coureur de ruelles dépeint par le biographe. Ah! qui ne sait, d'ailleurs, combien le monde est disposé à incriminer avec une légèreté coupable les relations les plus innocentes ! « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. » M. Cuvillier-Fleury, ancien précepteur et ancien secrétaire des commandements de M. le duc d'Aumale, fait chorus, et, sans se donner la peine de vérifier les

(1) M. Edouard Fleury se garde bien de donner ce passage comme une simple fin de lettre ; c'est, dit-il, une lettre sévère... (honot lago !) — Le libelle de M. Edouard Fleury n'a pas seulement excité la verve d'un des rédacteurs du Journal dos Débals, M. Cuvillier-Fleury, dont nous avons jugé convenable de réfuter les erreurs, il a eu aussi la bonne fortune de rencontrer dans M. Sainte-Beuve un trop crédule Appréciateur.

Nous avons la conviction que l'éminent auteur de Volupté regrettera les pages cruelles qu'il a écrites sur Saint-Just, quand il saura que sa bonne foi a été surprise, et que la plupart des faits qui avaient motivé son indiguation sont des inventions de la baine cl de la calomnie.

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