LIVRE TROISIÈME
l'intérieur. L'ennemi avait choisi pour ce coup de main ce qu'il avait de plus robustes soldats. Un volontaire de seize ans, du bataillon du Cher, en a désarmé quinze. Nous avons demandé les noms des braves qui ont sauvé le fort. Nous vous les ferons passer afin que la Convention nationale récompense une des plus belles défenses que l'on ait vues depuis la guerre. Vous jugerez de quelle importance était pour l'ennemi la possession du fort de Bitche et surtout dans le plan qui s'exécute.
» Nous allons nous rendre à Harnback, à l'armée du général Lapronier; de là, nous irons à Deux-Ponts, où l'armée de Hoche, dirigée en chef par Pichegru, est entrée hier. La République a la fortune de César et la mérite mieux. Vous voyez qu'elle est victorieuse partout. Nous espérons que les armées ne se retireront point. Nous ne sommes point restés un demi-jour dans le même endroit depuis le mouvement. La surveillance la plus rigide est exercée. Nous vous tiendrons parole; nous tâcherons qu'on ne s'arrête point que l'ennemi ne soit exterminé. La retraite doit être dans le Rhin, si tout le monde fait son devoir. »
Après trois jours de courses non interrompues, après s'être montrés à tous les corps d'armée, après avoir communiqué à toutes les troupes l'électrique enthousiasme qui brûlait en eux, Saint-Just et le Bas revinrent à Strasbourg où ils défendirent rigoureusement à toute personne n'exerçant pas de fonction militaire de se promener sur les fortifications et sur les remparts de la ville. Le 7 frimaire, ils allèrent à Saverne d'où, le lendemain, le Bas écrivit à sa femme une lettre qui mérite d'être citée :
« Je profite, ma chère Elisabeth, d'un moment de loisir
pour causer avec celle qui m'est plus chère que la vie. Combien de fois n'ai-je pas souhaité de te revoir! Avec quel déplaisir ne vois-je pas s'éloigner le moment de mon retour à Paris ! Le pays où je suis est superbe. Nulle part je n'ai vu la nature plus belle, plus majestueuse ; c'est un enchaînement de montagnes élevées, une variété de sites qui charment les yeux et le cœur.
» Nous avons été ce matin, Saint-Just et moi, visiter une des plus hautes montagnes, au sommet de laquelle est un vieux fort ruiné, placé sur un rocher immense. Nous éprouvâmes tous les deux, en promenant nos regards sur tous les alentours, un sentiment délicieux. C'est le premier jour que nous avons quelque relâche. Mais moi, il me manque quelque chose; j'aurais voulu être à côté de toi, partager avec toi l'émotion que je ressentais, et tu es à plus de cent lieues de moi î Cette idée m'a déjà bien des fois attristé jusqu'au fond de l'âme, et, certes, il faut tout le dévouement dont le véritable patriotisme est capable pour supporter une aussi cruelle privation que la tienne. 11 n'est guère d'instants, même au milieu des occupations les plus graves, que je ne songe à toi; mais enfin il faut se soumettre à la nécessité. Le plus fort est fait. Bientôt je serai dédommagé d'un aussi pénible sacrifice. Encore quelques jours, et j'espère aller revoir pour longtemps mon Elisabeth ; j'espère augmenter le plaisir de notre réunion par la nouvelle d'un avantage décisif sur nos ennemis.
» Nous ne cessons, Saint-Just et moi, de prendre les mesures nécessaires pour l'assurer de la manière la plus prompte; nous courons toute la journée, et nous exerçons la surveillance la plus suivie. Au moment où il s'y attend le moins , tel général nous voit arriver et lui demander compte de sa conduite. Nous approchons de