‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 164 sur 351 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

pour en faire une république indépendante. Je ne sais jusqu'à quel point cette accusation était fondée ; les pièces qui me sont passées sous les yeux ne m'ont pas donné une conviction bien arrêtée à cet égard, et un grand doute est resté dans mon esprit. Je serais plutôt porté à croire que ce parti recrutait surtout dans la foule des gens sans conscience qu'on voit, dans toutes les révolutions, chercher à assouvir, sous le manteau du patriotisme, une ambition effrénée, des instincts féroces, une cupidité dégradante et d'insatiables besoins de jouissance. Ce sont les mêmes hommes qui, sous les restaurations monarchiques, redeviennent, comme par enchantement, les plus féroces amis des distinctions sociales et de l'ordre quand même. Il est vrai qu'on a soin de payer largement leur transformation.

Une société connue sous le nom de Propagande (1) s'était formée à Strasbourg, pour répandre, comme son nom l'indique, les nouveaux principes, les coutumes, le langage français et les idées révolutionnaires. Elle comptait dans son sein les meilleurs patriotes de la ville, mais aussi quelques énergumènes, et, comme il arrive toujours, quelques-uns de ses agents avaient dépassé le but et commis des actes arbitraires qui avaient suscité des plaintes nombreuses, quand Saint-Just et le Bas arrivèrent. Les Commissaires indignés ordonnèrent qu'aucun mandat d'arrêt ne serait mis à exécution avant qu'ils eussent eux-mêmes examiné les pièces.

Charles Nodier, tout enfant alors, faillit être victime des mesures exagérées prises au nom de la Propagande. Un mandat d'arrêt ayant été lancé contre lui, il alla bra-

(I) Voyez le Recueil des pièces authentiques pour servir à Chistoire de la Révolution à Strasbourg, 1. 1, p. 156.

vement trouver Saint-Just. Mais laissons-le raconter son entrevue avec l'illustre commissaire de la Convention, en avertissant toutefois le lecteur que nous lui faisons grâce de la mise en scène fantastique et toute d'imagination dont le bon Nodier a cru devoir l'orner en forme depréface.

« Saint-Just s'informa du motif de mon arrestation, que je ne connaissais pas plus que lui, puis de mon nom, de mon pays, de mon âge. A ma dernière réponse, il s'élança brusquement vers moi, me saisit par le bras, et m'entraîna près des lumières, à la place où il était un moment auparavant. « Cela est vrai, dit-il, onze ou douze ans au plus. Il a l'air d'une petite fille. Tes parents sontils émigrés? — Non, citoyen, répondis-je, ils s'en gardent bien. Mon père préside un tribunal, et mon oncle commande un bataillon. » L'irritation de Saint-Just se manifestait par des progrès visibles, mais je savais déjà que les résultats ne m'en seraient pas défavorables. Mon mandat d'arrêt ne contenait rien qui me fût particulier... Je me rassurai tout à fait. « Un mandat d'arrêt contre un enfant! s'écria Saint-Just en froissant violemment le papier; un mandat d'arrêt parce qu'il est Franc-Comtois, et que le hasard le fait loger dans une auberge où la Propagande a signalé quelques voyageurs suspects ! Et c'est ainsi que les misérables se flattent de faire adorer la Montagne! Oh! je ferai bientôt justice de ces attentats, qui mettent tous les jours en péril nos plus précieuses libertés!... Va-t'en, » continua Saint-Just en m'adressant la parole d'un ton qu'il cherchait à adoucir. Je ne demandais pas mieux. « Que fais- tu à Strasbourg? reprit-il en me rappelant de la porte dont j'hésitai un moment à franchir le seuil à la course.— J'étudie, citoyen. J'y suis venu, il y a quelques mois, dans l'intention d'y

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