‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 165 sur 351 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

apprendre le grec. — Le grec!... quel est donc le savant qui se mêle à Strasbourg de donner des leçons de grec? — Euloge Schneider, citoyen, l'élégant traducteur d'Anacréon, un des premiers hellénistes de l'Allemagne. —Le capucin de Cologne! s'écria Saint-Just. Euloge Schneider anacréontique ! Va, va, continua-t-il avec un sourire d'ironie et d'amertume, va apprendre le grec d'Euloge Schneider. Si je croyais que tu dusses en apprendre autre chose, je te ferais étouffer (1). »

Il est plus que probable, quoi qu'en ait raconté Charles Nodier, qu'Euloge Schneider ne songeait guère, à cette époque, à donner des leçons de grec. Arrêtons-nous un moment sur ce sombre et étrange personnage, dont la chute fut un hommage rendu par Saint-Just et le Bas à la justice et à la raison. Il était né sujet de l'empereur, avait été prêtre à Cologne, puis grand vicaire del'évêque constitutionnel de Strasbourg. Très-savant helléniste, il avait traduit et commenté Anacréon, dont les molles chansons s'accordent peu avec l'austérité de l'Église. Aussi se laissa-t-il complaisamment entraîner au torrent révolutionnaire, et s'il sacrifia aux idées nouvelles, ce fut surtout, je pense, pour jeter aux orties un froc qui lui était devenu pesant, et pour satisfaire une soif de voluptés d'autant plus impatiente qu'elle avait été plus longtemps comprimée.

Nommé, en 1792, accusateur public près le tribunal criminel du département du Bas-Rhin, Schneider avait été désigné par les représentants Ehrmann, Mallarmé, J.-B. Lacoste, Borie,Guyardin,Richaud, Nion, J.-B.Milhaud et Ruamps pour remplir les fonctions de commis-

(1) Souvenirs de la Révolution et de l'Empire, par Charles Nodier, éd. Charpentier, 1. 1, p. 58 et suiv.

saire civil près l'armée révolutionnaire, dont l'organisation avait été décrétée par eux le 23 vendémiaire (1). L'arrêté des représentants, tout en mettant a sa disposition l'armée révolutionnaire, lui donna, en outre, le droit de requérir toute la force militaire dont il aurait besoin, suivant les circonstances. Si cet homme eût été guidé par la conscience de la patrie, il aurait pu, armé d'une aussi immense autorité, servir utilement et faire aimer la République, mais le cœur de la France ne battait pas en lui; il frappa indistinctement les ennemis et les amis de la Révolution, sacrifia tous les citoyens, et, n'obéissant qu'à ces instincts de débauche et de férocité si fréquents chez les gens échappés de l'Église, il commit un monstrueux abus des mesures révolutionnaires jugées indispensables pour le salut public.

Escorté d'une foule d'étrangers, la plupart prêtres ou ci-devant prêtres, qu'il avait appelés, et dont il se faisait suivre comme d'une meute fidèle, il parcourait en prince toutes les communes du département, traînant à la remorque son tribunal et sa guillotine, car ce ne fut pas à Strasbourg qu'il exerça sa dictature et que son tribunal rendit ses sanglants arrêts. 11 levait arbitrairement des taxes dont il avait soin de garder la plus grande partie, et se ménageait ainsi d'énormes richesses. On dit même qu'il prélevait, au profit de sa luxure, un odieux impôt sur les femmes assez malheureuses pour avoir excité ses désirs (2. Un jour, on célébrait à Barr des fêtes en l'hon-

(1) Recueil des actes authentiques , t. I, p. o, in fine M. de Barante, qui n'y regarde pas de si près, déclare que Schneider fut institué par Saint- Just. Voyez V Histoire de la Convention, t. III, p. 301.

(2) Voyez le résumé des interrogatoires subis par les complices de Schneider, dans le Recueil des pièces authentiques pour servir à l'histoire de la Révolution à Strasbourg, t. I, p. 6, in fine.

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