LIVRE TROISIEME
persécutant tout le monde et en dépeuplant la campagne, dont les habitants s'enfuyaient, au bruit de sa terrible renommée. Les plaintes des populations épouvantées avaient déjà retenti plusieurs fois aux oreilles des représentants Baudot et Lacoste. Ceux-ci avaient promis de suspendre Schneider et de le mettre en état d'arrestation à vingt lieues des frontières (t); mais l'ex-prêtre était entouré d'un parti puissant qu'il semblait dangereux de mécontenter, et l'on hésitait a le frapper.
Cela se passait à peu près au moment où Saint-Just et le Bas rentraient inopinément à Strasbourg.
Émus des réclamations universelles qui leur furent adressées, et partageant l'indignation générale, les envoyés extraordinaires de la Convention résolurent de faire une justice exemplaire de cet homme jouant au Caligula. Le lendemain de leur arrivée, l'occasion s'offrit d'elle-même. Ce jour-là, Schneider revenait d'une tournée triomphale, et, sans le moindre souci de l'égalité républicaine, il était entré à Strasbourg dans un carrosse de parade, attelé de six chevaux magnifiques; vingt-cinq cavaliers l'escortaient, le sabre nu à la main. La mesure était comble. Saint-Just et le Bas rendirent, le soir même, l'arrêté suivant :
« Les représentants du peuple envoyés extraordinairement aux armées du Rhin et de la Moselle, informés que Schneider, accusateur près le tribunal révolutionnaire, ci-devant prêtre et né sujet de l'empereur, s'est présenté aujourd'hui dans Strasbourg avec un faste insolent, traîné par six chevaux et environné de gardes, le sabre nu:
(I) Recueil des pièces authentiques , t. I, p. 94.
» Arrêtent que ledit Schneider sera exposé demain, depuis dix heures du matin jusqu'à deux heures de l'aprèsmidi, sur l'échafaud de la guillotine, à la vue du peuple, pour expier l'insulte faite aux mœurs de la République naissante, et sera ensuite conduit, de brigade en brigade, au Comité de Salut public de la Convention nationale.
» Le commandant de la place est chargé de l'exécution du présent arrêté, et en rendra compte demain, à trois heures après midi.
))AStrasbourg,vingt-quatrièmefrimaire, l'an deuxième de la République française une et indivisible. »
Le lendemain, en effet, Euloge Schneider, qui avait été arrêté dans la nuit, subit le supplice de l'exposition sur l'échafaud de la guillotine, aux applaudissements de la multitude. Conduit ensuite à Paris, il fut livré au tribunal révolutionnaire, et condamné à mort le 11 germinal an h. Sa chute causa à Strasbourg une satisfaction presque unanime ; on s'y sentit délivré comme d'une calamité publique. Sauf quelques-uns de ses dévoués acolytes, qui s'en allaient partout répandant des imprécations contre les représentants du peuple, et criant qu'il fallait brûler la moustache aux dictateurs (1), les enragés tremblèrent et se turent; et les bénédictions des populations montèrent vers Saint-Just et le Bas, qui venaient de venger ainsi la morale et la République outragées.
Plus de trente ans après cet événement, sous la Res-
(I) Pour l'explication de celte menace, il faut dire que, dans celte mission, Saint-Just et le Bas avaient laissé croître leurs moustaches, auxquelles ils renoncèrent bientôt, sur le désir d'Henriette et de madame le Bas.