LIVRE TROISIÈME
tauration, le général Donzelot, ancien commandant des lies Ioniennes, fit un jour prier M. Philippe le Bas (de l'Institut) de vouloir bien le venir voir à sa campagne. M. le Bas se rendit avec empressement à cette invitation. « Monsieur, lui dit le vieux général après l'avoir remercié de sa visite, j'étais à Strasbourg , tout jeune officier encore, lors de la mission de votre père et de Saint-Just ; je les ai beaucoup connus l'un et l'autre, et je tenais à vous témoigner en quelle estime je les ai toujours tenus. Jamais je n'oublierai les services qu'ils ont rendus, ni le supplice si justement infligé par eux à l'ex-prêtre Euloge Schneider. Il me semble encore, ajouta-t-il, voir ce dernier sur l'échafaud où il fut donné en spectacle au peuple, et l'écriteau mis au-dessus de sa tête, avec cette inscription : Pour avoir déshonoré la Révolution. » C'est ainsi que dans la mémoire des gens de cœur et de bonne foi se conserve intact et pur le souvenir des hommes qui se sont dévoués à la patrie.
Tels sont cependant l'injustice et l'aveuglement des partis, qu'un an après la chute de Schneider, Saint-Just et le Bas, qui n'étaient plus là pour se défendre, furent accusés, en pleine Convention, d'avoir occasionné la fuite de plus de dix mille habitants du Haut et du Bas-Rhin. Il était bien facile de mettre à néant cette inique accusation. En effet, lorsque, grâce aux énergiques mesures des commissaires, l'armée française eut repris le dessus, les émigrés, les nobles et leurs partisans, qui étaient rentrés à la suite des Autrichiens et des Prussiens et qui partout avaient essayé de restaurer l'ancien régime, se sauvèrent pour échapper à de justes châtiments, rien de plus simple. Dans les campagnes, il est vrai, un certain nombre d'habitants inoffensifs, des laboureurs et gens de métier s'enfuirent devant les fureurs de Schneider,
mais la punition de ce dernier restera comme un des titres d'honneur de Saint-Just et de le Bas; et si plus tard, dans une séance du conseil des Cinq-Cents, le député Bontoux avait eu un peu plus de bonne foi, il n'aurait pas présenté ceux-ci comme les complices du premier et ne se fût pas flétri par un mensonge (1). Ah! combien plus équitable et plus vrai était le maire Monet, dans son discours prononcé le 21 floréal an n, devant la société populaire de Strasbourg, lorsque après avoir dépeint l'inimitié qui avait existé entre le parti alsacien, à la tête duquel marchait Schneider, et le parti national dévoué à Saint-Just et à le Bas, il s'écriait :
« Habitants du Bas-Rhin, quelle a été parmi vous la conduite des Français? Elle a été celle de héros généreux, de soldats magnanimes sur tout le territoire qu'ils ont successivement occupé et parcouru; ils ont régénéré vos idées, vous ont enflammés delà passion des grands cœurs, de l'enthousiasme de la vertu; ils vous ont créé une patrie... Ah! déposez ces préventions cruelles qui paralysent nos forces et nos cœurs en rendant des frères étrangers à leurs frères; tendez en signe d'amitié la main à tous les habitants de la République; ne léguez point d'or à vos enfants, mais laissez-leur en partage la loyauté, le courage, la candeur, le désintéressement, lagénérosité, l'amour du travail et de la patrie ; qu'ils fassent oublier par leurs vertus sociales les vices et les préjugés de leurs pères (2). »
On voit, par l'exemple de Schneider, que Saint-Just ne
(1) Voyez le Moniteur du 25 prairial an v, n° 265.
(2) Recueil des pièces authentiques, t. III, p. 101 et 102.