LIVRE TROISIÈME
craignait pas de frapper des hommes environnés d'une grande puissance quand leur conduite lui paraissait coupable et funeste à la République. Il ne pardonnait pas aux employés du gouvernement qui abusaient de leur pouvoir, et les lignes suivantes, tracées par lui à la suite d'une lettre que le Bas écrivait à Robespierre, le 24 frimaire, sont une nouvelle preuve de son opinion à cet égard :
« On fait trop de lois, trop peu d'exemples : vous ne punissez que les crimes saillants, les crimes hypocrites sont impunis. Faites punir un abus léger dans chaque partie, c'est le moyen d'effrayer les méchants et de leur faire voir que le gouvernement a l'œil à tout. A peine tourne-t-on le dos, l'aristocratie se monte sur le ton du jour, et fait le mal sous les couleurs de la liberté.
» Engage le Comité à donner beaucoup d'éclat à la punition de toutes les fautes du gouvernement. Vous n'aurez pas agi ainsi un mois, que vous aurez éclairé ce dédale dans lequel la contre-révolution et la Révolution marchent pêle-mêle. Appelle, mon ami, l'attention de la Société sur des maximes fortes de bien public; qu'elle s'occupe des grands moyens de gouverner un État libre.
» Je t'invite à faire prendre des mesures pour savoir si toutes les manufactures et fabriques de France sont en activité, et à les favoriser, car nos troupes, dans un an, se trouveraient sans habits ; les fabricants ne sont pas patriotes, ils ne veulent point travailler, il les y faut contraindre, et ne laisser tomber aucun établissement utile.
» Nous ferons ici de notre mieux. Je t'embrasse, toi et nos amis communs. »
Saint-Just et le Bas n'entendaient point que la chute de Schneider tournât au profit de la contre-révolution qui s'insinuait partout ; aussi prirent-ils des mesures en conséquence. Dès le lendemain, ils demandèrent au comité de surveillance de Strasbourg une liste de huit patriotes pour compléter le nombre des administrateurs du Bas-Rhin. Ils l'invitèrent, en môme temps, a désigner un de ses membres pour remplir les fonctions d'accusateur public près le tribunal révolutionnaire, en remplacement de Schneider. Ce tribunal fut entièrement renouvelé; composé cette fois d'hommes intègres, il jugea les accusés avec une telle modération, relativement à ce qui se passait dans les autres départements, que les auteurs anonymes d'un libelle plein de réticence et de mauvaise foi, adressé, quelques jours après le 9 thermidor à la Convention nationale, sous le litre pompeux d'Appel delà commune de Strasbourg à la Convention et à la Bépublique, n'ont pu citer de ce nouveau tribunal, dans leur œuvre réactionnaire, aucune condamnation à mort, malgré leur bonne volonté de charger la mémoire de Saint-Just et de le Bas qu'ils appellent, à tout propos, « brigands et tyrans (1). » En revanche, ils ne manquent pas de qualifier d'immortelle la journée du 9 thermidor; et, comme le représentant J.-B. Lacoste, auteur d'arrêtés bien autrement révolutionnaires et non moins nécessaires peut-être que ceux de Saint-Just et de le Bas, était un des vainqueurs de la glorieuse journée, ils se gardent
(1) Voyez cet appel en têle du Recueil des pièces authentiques. Comme on le pense bien, c'est dans ce libelle que MM. Éd. Flcury et de Barante ont puisé leurs impartiales appréciations sur la mission de Saint-Just et de le Cas. M. de Barante procède surtout avec un sans-façon de gentilhomme qui ferait rire s'il ne faisait pitié. D'un académicien, on était peut-être en droit d'attendre quelque chose de plus sérieux.