‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 18 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

allégations de son homonyme, il les accepte comme de pures vérités; ce qui lui fournit l'occasion d'écrire cette phrase à effet : « Saint-Just débutait dans les joies du monde et dans l'amour par un de ces adultères scandaleux et tenaces qui restent attachés, comme le vautour de la fable, à la vie d'un homme. Saint-Just, pour sa part, dut regretter plus d'une fois ce premier amour qui jette, quoi qu'on fasse, un voile si sombre sur ce grand éclat épique de sa continence (1). » Ah! messieurs, vous qui réservez toutes vos indulgences pour les adultères monarchiques, ne criez pas tant au scandale quand vos accusations ne sont pas mieux établies ! Si Saint-Just, une fois entré dans la vie politique, crut devoir se renfermer dans une rigidité de mœurs qu'attestent les affirmations mêmes de ceux qui l'ont renversé, de quel droit venez- vous souiller sa mémoire par d'injustifiables calomnies?

Il est permis de s'étonner, et de regretter surtout, qu'un écrivain qui passe généralement pour sérieux, qui connaît le monde et qui devrait mieux apprécier la valeur de ces anecdotes banales, les ait, sans le moindre scrupule, si légèrement rééditées. Passe encore pour M. Éd. Fleury, qui, se laissant aller à la pente d'une imagination pleine de fiel à l'égard de tout ce qui se rapporte à la Révolution, affirme, toujours sans preuve, que Saint-Just fit jeter M. Thorin en prison, comme si Saint-Just avait été l'auteur de toutes les arrestations ordonnées pendant la Terreur, lui qui ne put empêcher son beau-frère d'être poursuivi et enfermé à la Force S... Et enfin, croyant l'avoir renversé de son piédestal, il

(1) Portraits politiques et révolutionnaires, par M. Cuvillier-Fleury, t. H, p. 292.

l'accuse, dans un style d'énergumène, « preuves en main, » dit-il (quelles preuves! !!)« de charlatanisme effronté, d'hypocrisie menteuse et d'insigne tromperie (1). »

En vérité, lorsqu'on reproche tant la violence aux autres, on devrait au moins donner l'exemple de la modération et du bon ton. L'écrivain qui, égaré par la haine la plus cynique, dresse de pareilles accusations sans établir rigoureusement la preuve des faits qu'il articule, doit être condamné au blâme des honnêtes gens de tous les partis; et, à notre tour, nous sommes fondé à retourner contre lui, preuves en mains, les brutales apostrophes qu'il a lancées contre un mort.

Hâtons-nous d'échapper à cette atmosphère d'injures, et relisons ces lignes écrites sur Saint-Just par un ami qui, après la mort du jeune conventionnel, fut jeté dans un cachot de la Conciergerie, comme coupable d'amitié pour le vaincu de thermidor, lignes touchantes d'où s'exhale la plus pure affection et où vibre l'accent de la plus entière vérité :

« Je fus l'ami du conspirateur Saint-Just. Voilà donc mon acte d'accusation, mon brevet de mort, et le titre glorieux qui m'a mérité une place sur vos échafauds! Oui, je fus l'ami de Saint-Just ; mais Saint-Just ne fut pas un conspirateur, et, s'il l'avait été, il serait puissant encore, et vous n'existeriez plus. Ah ! son crime, s'il en a commis, c'est de n'avoir pas formé une conspiration sainte contre ceux qui conjuraient la ruine de la liberté.

» 0 mon ami! à l'instant où le malheur t'accablait, je n'ai consenti à conserver la vie que pour plaider un jour

(1) Saint-Just et la Terreur, par M. Edouard Fleury, t. I, p. 28.

les intérêts de ta gloire, et pour détruire les calomnies qui sont comme les morsures des vautours acharnés sur ton cadavre. Je me suis rappelé Blossius de Cumes, qui avoue hautement, devant le sénat romain, son amitié pour Tiberius Gracchus, que le sénat romain vient d'assassiner. Et moi aussi, je suis digne d'offrir au monde un pareil exemple !

Cher Saint-Just, si je dois échapper aux proscriptions qui ensanglantent ma patrie, je pourrai dérouler un jour ta vie entière aux yeux de la France et de la postérité, qui fixeront des regards attendris sur la tombe d'un jeune républicain immolé par les factions. Je forcerai à l'admiration ceux même qui t'auront méconnu, et au silence et à l'opprobre tes calomniateurs et tes assassins.

Je dirai quel fut ton courage à lutter contre les abus, avant l'époque même où l'on put croire qu'il était permis d'être impunément vertueux. Je te suivrai au sortir de l'enfance, dans ces méditations profondes qui t'occupaient tout entier sur la science du gouvernement, les droits des peuples, et dans ces élans sublimes de l'horreur de la tyrannie qui dévorait ton âme et l'enflammait d'un enthousiasme plus qu'humain. Je dirai quel était ton zèle à défendre les opprimés et les malheureux, quand tu faisais à pied, dans les saisons les plus rigoureuses, des marches pénibles et forcées pour aller leur prodiguer tes soins, ton éloquence, ta fortune et ta vie. Je dirai quelles furent tes mœurs austères, et je révélerai les secrets de ta conduite privée, en laissant à l'histoire à faire connaître ta conduite publique et tes actions dans le gouvernement, tes discours comme législateur, et tes missions immortelles près de nos armées...

C'est une atroce calomnie de l'avoir supposé méchant^ La vengeance ni la haine n'ont jamais entré dans son

âme. J'en appelle à vous, citoyens de Blérancourt, sous les yeux desquels son génie et ses vertus se sont développés. Il en est parmi vous dont les liaisons, les habitudes et les passions avaient corrompu les opinions politiques, et qui avez outragé, persécuté, Saint-Just, parce qu'il marchait dans une route contraire à celle où vous vous étiez jetés. Cependant, après qu'il fut devenu membre du gouvernement, quand vous vous êtes vus traduits au tribunal révolutionnaire pour des faits ou des discours inciviques, vous n'avez pas craint d'invoquer son témoignage, et par ses soins et ses efforts, vous êtes rentrés dans vos foyers, et vous avez joui des embrassements de vos proches, qui n'espéraient plus vous revoir (1). »

Ce témoignage ne vaut-il pas toutes les calomnieuses assertions, empruntées peut-être a ces ennemis sauvés par Saint-Just?

Nous examinerons plus tard quels étaient les vrais coupables, des vaincus ou des vainqueurs de thermidor; nous verrons quels sont ceux qui ont versé le sang par vengeance, par cupidité, par envie, par instinct, et ceux qui l'ont laissé répandre par une inexorable fatalité, croyant qu'il n'y avait pas d'autre moyen de salut pour la France; nous dirons enfin où étaient l'honnêteté, le désintéressement, le courage et l'inaltérable amour de la patrie. Quant à présent, nous voulons nous borner à restituer à Saint-Just son véritable caractère, et à le dépeindre tel qu'il était : fils excellent, frère affectueux, ami toujours prêt au dévouement.

(1) Extrait d'une note qui se trouve en tète de la première édition des Fragments d Institutions républicaines, réimprimés en 1831 avec une préface de Charles Nodier.

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