LIVRE TROISIEME
l'armée du Rhin, commandée par Pichegru, avec celle de la Moselle, sous les ordres du jeune et brillant général Hoche, pour ensuite agir de concert, fondre sur les Prussiens et les Autrichiens réunis, et finir la campagne par un coup de tonnerre.
Les troupes françaises étaient loin de présenter l'effectif que leur supposaient les membres du Comité de Salut public. Cet effectif était bien de cent mille hommes sur le papier, mais cent mille hommes répartis entre Huningue et Landau, et presque tous les corps étaient incomplets. Mais ce qui valait des milliers de soldats, c'était l'enthousiasme et l'énergie communiqués à l'armée par les commissaires de la Convention , c'était la terreur imprimée aux traîtres, c'était la confiance et la discipline rétablies, c'était le désintéressement des troupes républicaines, sans cesse prêché par Saint-Just. Pichegru avait ordonné qu'une gratification de douze cents francs fût distribuée aux soldats du premier bataillon de l'Indre, qui s'était distingué dans l'attaque du village de Dawendorff, occupé par les Autrichiens; ces braves soldats, prétendant qu'ils n'avaient fait que leur devoir, refusèrent la gratification, la renvoyèrent en y ajoutant une somme de six cent quarante-deux francs pour laquelle ils s'étaient cotisés, et prièrent leur général de distribuer cet argent aux veuves et aux enfants de leurs compagnons d'armes morts en combattant pour la République. A cette même affaire, un chasseur du 8e régiment, nommé Fatou, fond sur un cavalier autrichien, le sabre, et s'empare de son cheval qu'il remet à un officier démonté. Amené devant Pichegru, qui le complimenta et voulut, au nom de la nation, lui faire accepter une forte somme d'argent comme récompense, ce brave homme refusa énergiquement toute indemnité
pécuniaire. Retenez, retenez cet aveu tiré d'un livre dont les auteurs ne sont pas suspects de partialité en faveur des hommes de la Révolution. « On ne peut se refuser à voir dans ces deux faits authentiques, l'esprit de loyauté et de générosité qui animait, à cette époque, le plus grand nombre des soldats français (1). » Avec de tels soldats, on pouvait compter sur de prochaines et décisives victoires.
Nous ne croyons pas qu'il soit fort intéressant pour lô lecteur de l'initier aux petites jalousies dont Saint- Just et le Ras furent l'objet à cause de leurs pouvoirs, supérieurs à ceux des simples commissaires de la Convention; nous en dirons cependant un mot, et cela surtout pour répondre à certains écrivains qui ont prétendu que Saint-Just a été l'ennemi et le persécuteur de Hoche : double mensonge, double calomnie. J.-R. Lacoste et Raudot s'étaient plaints, à diverses reprises, de la différence existant entre leurs pouvoirs et ceux de Saint-Just et de le Ras qui, comme membres des Comités de Salut public et de Sûreté générale , avaient le titre Renvoyés extraordinaires. Ils demandèrent môme leur rappel, tant la suprématie de leurs jeunes collègues leur était insupportable. Lacoste, qui, en thermidor, se souviendra de son amour-propre froissé, écrivait amèrement au Comité de Salut public : « Croiriez-vous que tous les généraux ont dédaigné de nous faire part de leurs opérations pour en instruire Saint-Just et le Ras, qui étaient à six lieues du champ de bataille? Voilà les effets de la différence des pouvoirs... » Hoche n'était donc pas, comme on l'a dit, la créature de Lacoste. Au reste, le Comité de Salut public donna tort à Lacoste, en ne répondant pas à sa
(1) Victoires et conquêtes des Français, éd. Panckoucke, 1817, t. Il, p. 151.