LIVRE TROISIEME
trépidité et du sang- froid. « Saint-Just, disait son collègue Baudot à son retour des armées, ceint de l'écharpe du représentant et le chapeau ombragé du panache tricolore, charge à la tête des escadrons républicains, et se jette dans la mêlée, au milieu de la mitraille et de l'arme blanche, avec l'insouciance et la fougue d'un jeune hussard (1). » Le succès ne pouvait être longtemps incertain, et le soir même, la victoire de Geisberg rendait les lignes de Wissembourg à la France. Condé et ses émigrés n'échappèrent que grâce à l'immobilité du général commandant la cavalerie, Donnadieu, qui, ayant reçu l'ordre de charger, ne bougea pas. Arrêté sur-lechamp pour ce fait, il fut livré au tribunal révolutionnaire et condamné à mort (2).
Le lendemain, tandis que les Français entraient au pas de charge à Wissembourg, une division de l'armée du Rhin, commandée par Desaix, s'emparait de Lauterbourg, et une autre colonne pénétrait à Kaiserslautern, où l'ennemi abandonna des magasins considérables. Les Prussiens et les Autrichiens fuyaient dans toutes les
(1) Histoire des Girondins, par M. de Lamartine, t. VII, p. 341 .
(2) M. de Barante, qui, sous le titre d'Histoire de la Convention, a offert au public un livre plein d'erreurs passionnées, n'a pas eu le temps, il parait, de vérifier ses assertions. Il confond le général Donnadieu, exécuté le 9 prairial an n, avec le capitaine de dragons Donnadieu, qui fut chargé par Saint-Just d'annoncer une victoire à la Convention et de lui présenter un drapeau pris sur les Prussiens. S'il avait ouvert le Moniteur du 9 thermidor an iv, il y aurait vu l'éloge de ce même Donnadieu par le général Moreau; et, s'il avait poussé plus loin ses investigations, il aurait découvert que l'ancien capitaine des dragons de la République, devenu lieutenant-général sous la Restauration, se fit, comme nous l'avons dit, remarquer à la chambre des députés par son ardent royalisme : en raison de quoi il lui eût certainement pardonné d'avoir été jadis l'admirateur et l'ami de Saint-Just.
directions; Landau était délivré. Le 8 nivôse, Pichegru y entra le premier, accompagné de Saint-Just et de le Bas, lesquels, au nom de la Convention, complimentèrent sur leur longue et glorieuse résistance le général Laubadère et les héroïques défenseurs de Landau, qui répondirent simplement : « Nous n'avons fait que notre devoir. » Car tels étaient alors les généreux sentiments des soldats de la République : ils ne voyaient pas dans la guerre un moyen de fortune, le seul amour de la patrie les inspirait, et quand, le soir de ces sanglantes et victorieuses journées, les commissaires de la Convention leur disaient, dans une proclamation d'une stoïque brièveté : « Républicains, vous avez fait votre devoir, » ils étaient satisfaits.
Ce fut dans une des nombreuses affaires auxquelles donna lieu la délivrance de Landau, que Saint-Just se mit à la tète d'une colonne chargée d'enlever une redoute extrêmement forte. « Après l'action, les grenadiers lui
dirent : « F , nous sommes contents de toi, citoyen
représentant; ton plumet n'a pas remué un seul brin,
nous avions l'œil sur toi ; tu es un bon b ; mais avoue
qu'il faisait diablement chaud à cette redoute. » Ce martial éloge est consigné dans l'œuvre d'un écrivain royaliste, à qui nous l'empruntons (1).
Hoche et Pichegru ne s'en tinrent pas à la reprise des lignes de Wissembourg, et presque en même temps, Spire, Neustadt, Frankendal et Worms tombèrent au pouvoir des républicains.
L'ennemi balayé du sol français et refoulé au loin sur son territoire; l'Allemagne entamée; l'Europe atterrée; l'ascendant du drapeau tricolore porté au plus haut
(I) Histoire de France, par l'abbé de Monlguillard, t. IV, p. 100.
degré; des milliers de prisonniers; d'immenses quantités de fourrages, de vivres, de fusils et de munitions de toute espèce, voilà quels furent les résultats de cette admirable campagne, en grande partie organisée par Saint-Just et le Bas. 11 serait injuste de ne pas nommer ici Lacoste et Baudot et de les dépouiller de la part de gloire qui leur est due. Eux aussi, ils contribuèrent puissamment à relever le moral des troupes, à préparer la victoire, et, comme les premiers, ils ont droit à d'éternels remercîments.
Qu'importe maintenant que, dans un enthousiasme un peu grossier, un brave et intègre patriote, le citoyen Gatteau, administrateur des subsistances, ait écrit à son ami Daubigny, secrétaire du ministre de la guerre, ces lignes qui n'étaient pas destinées à la publicité et dont on a voulu faire un texte d'accusation contre Saint- Just (1) :
« Il était temps que Saint-Just vînt auprès de cette malheureuse armée, et qu'il portât de vigoureux coups de hache au fanatisme des Alsaciens, à leur insolence, à leur stupidité allemande, à l'égoïsme, à la cupidité, à la perfidie des riches ; autrement c'en était fait de ces beaux déparlements. 11 a tout vivifié, ranimé, régénéré, et pour achever cet ouvrage, il nous arrive de tous les coins une colonne d'apôtres révolutionnaires, de solides sans-culottes. Sainte guillotine est dans la plus brillante activité (2), et la bienfaisante terreur produit ici, d'une manière miraculeuse, ce qu'on devait espérer d'un siècle au moins par la raison et la philosophie. Quel maître-b...
(1) Voyez la lettre de Gatteau dans le Recueil des pièces trouvées chez Robespierre, Saint-Just et autres, t. II, p. 247.
(2) Allusion au tribunal de Schneider, détruit par Saint-Just.
que ce garçon-là ! La collection de ses arrêtés sera sans contredit un des plus beaux monuments historiques de la Révolution (1). »
Au reste, ceux qui s'appelaient orgueilleusement les Sans-culottes n'avaient pas seuls le monopole de ce style brutal dont on chercherait vainement trace dans Saint- Just. Custine, un gentilhomme, n'a-t-il pas écrit, dans une lettre imprimée à Niort, au mois de juillet 1792. «Je me f... de la Montagne, de la Plaine et du Marais? » Est-ce que, d'ailleurs, Saint-Just peutêtreresponsable des emportements et des fureurs révolutionnaires de ces fanatiques? Si la guillotine, qui, un jour prochain, nous l'espérons, disparaîtra de notre France, était en permanence sur la place publique de Strasbourg lors de son arrivée, ne fut-ce pas lui qui se contenta d'en faire un épouvantail pour les traîtres et les ennemis, et empêcha qu'elle ne fût ensanglantée? Ne fut-ce pas lui qui, suivant l'expression de M. Michelet, obtint tous les effets de la terreur, sans avoir besoin de verser le sang (2)? Qui peut répondre qu'en ces temps où la trahison avait cent têtes, sans cesse renaissantes, comme l'hydre de la Fable, la République eût été sauvée sans de rigoureuses mais indispensables sévérités? Hommes impartiaux, qui laissez de côté tout esprit de parti en étudiant cette grandiose et terrible époque de notre histoire, vous dont l'âme n'est pas sourde aux clameurs si lointaines déjà de la patrie indignée et trahie, et qui ne discutez pas froidement, avec l'esprit du rhéteur, dans le silence du cabinet,
(1) Nous avons donné à dessein ce passage, cité par M. de Baranle, qui se garde bien de jamais reproduire les documents favorables aux hommes de la Révolution.
(2) Michelet : Histoire de la Révolution, t. VII, p. 17.