LIVRE TROISIEME
quand tout est calme et paisible autour de vous, ce qu'il eût été plus ou moins convenable de faire alors que l'Europe ameutée et l'émigration hurlaient à nos portes, haletantes, furieuses et implacables, mettez dans l'un des plateaux de la balance de l'éternelle justice les erreurs inséparables de tels moments de crise, dans l'autre, les services rendus... et prononcez !
On a vu avec quelle dignité Saint-Just et le Bas avaient écrit au général Hoche, après la défaite de celui-ci à Kaiserslautern ; Saint-Just ne proscrivait pas le malheur, et ce fut toujours aux puissants qu'il s'attaqua. Plus de trois mois après la délivrance de Landau, à la fin de germinal, Hoche, qui avait été envoyé à l'armée des Alpes, fut arrêté par les ordres du Comité de Salut public pour n'avoir point suivi le plan qu'on lui avait tracé et avoir ainsi compromis le succès d'une opération que Carnot regardait comme décisive (1). Il y avait longtemps alors que Saint-Just avait quitté l'armée du Rhin, et l'on pouvait s'en convaincre par une recherche peu coûteuse; cependant un écrivain dont plus d'une fois encore
(1) Voici, au reste, Tordre d'arrestation du général Hoche, dont nous avons pris copie aux archives de la préfecture de police :
« Du 22 germinal l'an u de la République une et indivisible, le Comité de Salut public arrête que le général Hoche sera mis en état d'arrestation, et conduit dans la maison d'arrêt dite des Carmes, pour y être détenu jusqu'à nouvel ordre. »
Ont signé, avec Saint-Just, Collot-d'Herbois, Carnot, Barère, Prieur, Couthon, Lindet, Billaud-Varennes, etc.
Pour extrait : Collot-d'Herbois, Billaud, Barère.
Ajoutons, pour achever de prouver que l'initiative de l'arrestation du général Hoche, qui avait désobéi, ne venait pas de Saint-Just, qu'après thermidor, Hoche, rendu à la liberté, eut toutes les peines du monde à obtenir un commandement et fut réduit aux démarches les plus humiliantes. Voyez la Vie de Hoche, par Rousselin, qui était l'ennemi personnel de Robespierre et de Saint-Just.
nous aurons à réfuter les calomnies, a osé écrire : « Saint- Just, dans un rapport haineux et malveillant, demanda au Comité de Salut public la destitution de Hoche... Sans attendre la réponse du Comité, Saint-Jusl fit arrêter Hoche au milieu de ses troupes encore enflammées d'enthousiasme... Comme la réponse tardait, il l'envoya à Paris, où bientôt il accourait lui-même... (1). » Or, le jour de l'arrestation du jeune général, non pas à l'armée du Rhin, mais à l'armée des Alpes, Saint-Just était à Paris et ne s'était nullement occupé des affaires de l'armée des Alpes. Il n'est pas besoin d'autre commentaire, nous laissons au lecteur impartial le soin de flétrir cette étrange manière de raconter l'histoire. Et voilà pourtant d'après quels historiens beaucoup de Français jugent encore aujourd'hui les hommes de la Révolution !
Ce qu'il y a de certain, ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que si la terreur eût été exercée par toute la France comme elle le fut à Strasbourg par Saint-Just et par le Bas, elle n'aurait produit que du bien, et ne serait pas aujourd'hui l'objet des justes malédictions de l'humanité.
Landau délivré, la mission de Saint-Just et de le Bas était terminée. Ils coururent à Saverne rejoindre madame le Bas et Henriette, et, presque aussitôt, dans les premiers jours de janvier 1794, ils revinrent à Paris, couverts d'un nouveau prestige et suivis d'universelles acclamations. Encore quelques mois, et les applaudissements vont se changer en stupides anathèmes, tant est variable et incertaine la justice distributive de ce monde !
(I) M. Éd. Fleury : Saint-Just et la Terreur, t. II, p. 110.