‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 178 sur 351 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Coup d'oeil funèbre. — Les anecdotes de M. de Barante. — Calomnies et réfutations. — Encore Charles Nodier. — Le Vieux Cordelier. — Saint- Jusl et les Jacobins. — Projet de censure républicaine. — Saint-Just au Comité de Salut public. — Départ pour l'armée du Nord.

Lorsque Saint-Just et le Bas revinrent à Paris, bien des vides sanglants s'étaient faits déjà dans les rangs des républicains, car on ne peut refuser ce nom à la plupart des Girondins. Ceux-ci, livrés au Tribunal révolutionnaire après le rapport d'Amar, autrement terrible et violent que celui de Saint-Just, moururent stoïquement, emportant avec eux leurs croyances inaltérées et ne doutant pas de cette République qui devait s'offrir une immense h. i

hécatombe de ses meilleurs partisans. Ah! en présence de cette expiation funèbre et à jamais regrettable, j'oublie et les erreurs et les imprudences des Girondins et les funestes dissensions provoquées par eux, et je ne me souviens que des services qu'ils ont rendus à la Révolution.

Elle les avait suivis de bien près à l'échafaud, cette illustre femme, dévouée comme eux à la liberté, madame Roland, dont les dernières paroles furent un si poignant reproche à la statue de sa divinité. Combien d'autres étaient tombés aussi sous le glaive de l'implacable Révolution ! Philippe-Égalité, qui lui avait donné tant de gages, et l'ancien procureur de la commune, Manuel, condamné sur les dépositions de Léonard Bourdon, de Bazire et de Fabre d'Ëglantine, et Bailly, à qui elle ne put pardonner les massacres du Ghamp-de-Mars.

Saint-Just n'était donc pas à Paris au moment où eurent lieu ces exécutions. Nous le retrouverons, au reste, en mission pendant les jours désespérés où furent frappées tant d'inutiles victimes qu'il eût fallu épargner, et nous le justifierons sans peine des faits que Barère, qui ne quitta pas, lui, un seul instant le Comité de Salut public, qui assista, sans désemparer, à toutes les phases de la terreur et se contenta d'être le chantre de nos victoires sans y contribuer de sa personne , a essayé de mettre à la charge de son jeune collègue, dans le but de diminuer sa propre responsabilité devant l'avenir. Si Saint-Just fut le partisan de mesures rigoureuses pour comprimer la contre-révolution, il fut aussi l'ennemi acharné des exagérés; il Ta assez prouvé. Faut-il rappeler encore ces paroles de lui : « Tous les principes sont affaiblis ; il ne reste que des bonnets rouges portés par l'intrigue. L'exercice de la terreur a blasé le crime, comme les

liqueurs fortes blasent le palais. » 11 contribuera à tuer l'hébertisme, par haine de la démagogie, et, dans un discours à jamais célèbre, il demandera bientôt que la terreur soit remplacée par la justice.

Parmi les historiens plus ou moins sérieux qui ont écrit sur la Révolution française, il en est un à qui sa haute position dans le monde, ses allures aristocratiques et quelque talent ont acquis une certaine notoriété : je veux parler de M. de Barante. Cet écrivain gentilhomme a composé une Histoire de la Convention dont nous avons déjà dit quelques mots , et qui n'est qu'un écho peu adouci des diatribes de Georges Duval. Il a des larmes faciles, et je les respecte, pour tous les grands noms de la monarchie décapités sur l'échafaud; mais de tant d'obscures victimes des vengeances révolutionnaires, qui payèrent de leur vie une imprudence ou une parole séditieuse, il a l'air de se soucier peu ou point. Du reste, on se tromperait fort si l'on croyait que tous ceux qui périrent, grands ou petits, furent innocents/Bien des illusions tomberont à cet égard, quand il sera permis de livrer à la publicité toutes les pièces ou jugements du Tribunal révolutionnaire. Je ne veux citer présentement qu'un exemple, tiré de M. de Barante lui-même. Après avoir dépeint la solennité à laquelle donna lieu l'anniversaire du 21 janvier, il s'écrie douloureusement : « Sept têtes tombèrent ce jour-là sur l'échafaud ! » Or, à l'exception d'une, ces têtes étaient celles d'officiers et de marins de l'escadre de Toulon, convaincus d'avoir été complices de la trahison qui avait livré cette ville aux Anglais. Si donc jamais supplice fut mérité, ce fut, à coup sûr, celui-là; et je ne sache pas qu'à l'heure où j'écris ces lignes, la loi punissant de mort un pareil forfait ait été abrogée.

M. de Barante est envers Saint-Just d'une révoltante injustice ; il laisse, en cela, bien loin derrière lui M. Éd. Fleury, qui, de temps en temps, subjugué par son héros, ne peut s'empêcher de laisser échapper en sa faveur quelques paroles d'admiration.

Encore une fois, les actes du jeune conventionnel appartiennent à l'histoire , et nous les livrons tels quels au lecteur, qui les appréciera suivant ses convictions ; mais ce qui est notre droit, ce à quoi nous obligent les traditions qui nous rattachent à Saint-Just, c'est de réfuter les calomnies plus ou moins lâches et plus ou moins absurdes débitées sur son compte.

Voici un premier fait infâme qui lui est imputé par le noble historien.

« Saint-Just logeait, depuis plusieurs mois, dit M. de Barante, dans le même hôtel que Salles. Les locataires se réunissaient habituellement chez la maîtresse de l'hôtel, et formaient ainsi une société assez intime. Madame Salles crut pouvoir solliciter l'intercession de Saint-Just pour son mari, mis hors la loi. Il se montra durement inflexible. La pauvre femme était grosse ; elle sejeta à ses genoux; il la repoussa d'un coup de pied (1). »

D'où M. de Barante a-t-il tiré ce détail? C'est ce dont il se garde bien de nous informer, car rarement il se met en frais d'indiquer ses autorités. Eh bien, il y a, dans ce récit haineux , une odieuse assertion à laquelle il conviendrait peut-être de répondre par le plus formel et le plus dédaigneux démenti, si nous n'aimions mieux la combattre par des preuves de toute nature.

(1) M. de Baranlc : Histoire de la Convention, t. III, p. 571.

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