LIVRE QUATRIÈME
Et d'abord, si cette indigne et inutile voie de fait, foncièrement contraire aux habitudes douces et distinguées de Saint-Just, eût été commise devant témoins, comme le raconte M. de Barante, elle ne se trouverait pas révélée pour la première fois dans un livre, après cinquanteneuf ans de silence (1) ; elle aurait été ébruitée au moment môme, et tous les partis n'eussent pas manqué de flétrir une pareille action. Madame Salles a-t-elle seulement jamais eu l'idée d'implorer l'intercession de Saint-Just en faveur de son mari? C'est ce dont je doute très-fort, pour ma part. Postérieurement au rapport, relativement modéré, de Saint-Just, un autre rapport de Billaud- Varennes et l'accusation contre les Girondins, dressée par Amar, avaient été présentés à la Convention. Ce serait donc à ces derniers plutôt qu'à Saint-Just que madame Salles se fût adressée. De plus, elle savait parfaitement, elle, femme d'un représentant du peuple , que Saint-Just, quand bien même il eût été animé des meilleures intentions du monde envers ce malheureux Salles, n'avait pas le pouvoir de le soustraire au décret de mise hors la loi, tout membre qu'il était du Comité de Salut public. Danton, autrement puissant alors, ne s'est-il pas écrié avec une sorte de désespoir, à propos des Girondins : « Il me serait impossible de les sauver! » Pourquoi M. de Barante n'a-t-il pas assigné de date à cette scène? Quand on avance une aussi grave accusation, on est tenu, sous peine de passer pour un imposteur, d'y joindre toutes les preuves à l'appui. Et la date était importante à citer. Car, si madame Salles n'avait pas suivi son mari, alors en fuite, et si elle crut devoir aller se jeter en suppliante aux genoux de quelque membre influent du gouverne-
(i) L'Histoire de la Convention de M. de Barante a paru en 1851.