LIVRE PREMIER
Une de ses sœurs avait épousé Adrien Bayard, récemment nommé juge de paix par les électeurs du canton de Chaulnes, commune assez importante, éloignée d'une dizaine de lieues de Blérancourt. Saint-Just faisait à son beau-frère de fréquentes visites et logeait à Chaulnes, dans une fort belle maison, bâtie en forme de pavillon et située à l'encoignure de la place, en face du château des anciens ducs, devant des jardins admirés et décrits par madame de Sévigné. Le château, construit par Mansard , et les jardins, dessinés par le Nôtre, ont disparu ; la maison de Saint-Just est restée debout, gardant encore la physionomie qu'elle avait au temps où il venait y écrire ses Considé7*ations sur L'Esprit de la Révolution française et de la Constitution.
Les meilleurs jours de sa jeunesse, il les passa peutêtre dans ce pays, où il s'était acquis la sympathie générale, où il noua de ces amitiés profondes qui ne cèdent pas à la mauvaise fortune et qui devaient lui survivre. Mon grand-père, devenu par alliance le parent de la jeune sœur du conventionnel futur, était le principal confident de Saint-Just. Tous deux du même âge, ayant les mêmes principes, respirant le même enthousiasme, faisaient ensemble de longues promenades, pendant lesquelles ils s'entretenaient des nouvelles de Paris, pleins d'espérance dans l'avenir, pleins de foi dans les destinées glorieuses et pacifiques de cette révolution, qui électrisait alors tous les esprits jeunes et ardents. Saint- Just émettait de ces maximes brèves, de ces pensées fortes, de ces appréciations lumineuses, que, le soir venu, il notait sur le papier.
Une fois rentré à Blérancourt, il se rapprochait de ses amis par des lettres empreintes d'une grâce infinie et d'une intimité charmante. Nous pouvons en reproduire
une, écrite à un moment où sa sœur se trouvait malade; elle est adressée au juge de paix de Chaulnes, son beaufrère ; la voici :
« J'ignorais, mon cher frère, que l'indisposition de notre sœur eût eu des suites; maman nous avait dit l'avoir laissée tout à fait de retour à la santé. Prenez garde que les eaux et l'air cru de vos montagnes ne soient la cause de son mal. Je vous conseille de lui faire prendre beaucoup de lait et de ne lui point faire boire d'eau.
» Je ne puis vous promettre précisément quand je pourrai aller vous voir; je suis accablé d'affaires, et voici des jours bien humides et bien courts. Cependant, d'ici à Noël, j'aurai le plaisir de vous embrasser tous les deux.
» Si vous vous aperceviez que l'air incommodât votre femme, envoyez-nous-la quelque temps; elle ne doute point de l'amitié tendre avec laquelle elle sera toujours reçue de nous. J'espère que son mariage ne nous aura point séparés, et que nous n'oublierons, ni les uns ni les autres, les sentiments qui nous doivent unir. Écriveznous, l'un et l'autre, de temps en temps, et surtout ne nous laissez point ignorer, d'ici au moment où je partirai pour vous aller voir, quelles seront les suites de la maladie de ma sœur. Il me tarde de l'avoir vue pour me rassurer. Égayez votre jeune mariée, et, surtout, veillez à ce qu'elle n'éprouve aucun chagrin domestique de la nature de ceux qu'elle n'oserait point vous confier. L'idée que j'ai conçue de votre famille me fait croire qu'ils aimeront tendrement cette nouvelle sœur et cette nouvelle fille. Rendez-la souveraine après vous, mais souveraine débonnaire; c'est ainsi que je l'entends.