LIVRE QUATRIÈME
homme si affable et de si belles manières, » ait pu être un des chefs de ce sombre et terrible gouvernement de la République.
Un autre fait peut donner une idée de l'incroyable légèreté, j'allais dire de la mauvaise foi, avec laquelle M. de Barante a écrit son livre.
La tactique ordinaire des hommes qui prêchent la haine de la Révolution, est, on le sait, de prêter des actes atroces à ceux qui l'ont servie. Il y a même eu, tout exprès pour cela, dans les premières années de la Restauration, de nombreux salariés de la réaction. Quand donc nous trouvons quelque part une assertion erronée, c'est un devoir pour nous de la signaler et d'en faire bonne justice. Voici, par exemple, une seconde anecdote racontée par M. de Barante : elle est le digne pendant de la première. Saint-Just, étant à Strasbourg aurait, suivant lui, forcé une actrice de chanter au théâtre, le soir même du jour où son père avait succombé dans un combat contre les Prussiens (1). Or, cette anecdote, trèsécourtée par M. de Barante, est tirée des Souvenirs, portraits et épisodes de la Révolution par Charles Nodier; seulement l'acte incroyable attribué par M. de Barante à Saint-Just, est précisément d'un de ces enragés dont quelques-uns furent si sévèrement châtiés par les commissaires de la Convention. Les lecteurs me sauront gré de leur donner ici quelques extraits de la narration de Nodier, qui est peut-être sortie de leur mémoire. On avait joué Brutus, pièce dans laquelle Fleury, qui avait eu, le jour même, le bras traversé d'une balle (car en ce temps-là tout le monde était soldat) , avait été salué par les applaudissements frénétiques de la multitude.
(1) M. de Barante : Histoire de la Convention, t. IV, p. loi.
8i HISTOIRE DE SAINT-JUST
« A peine descendu, le rideau se leva, et Fleury, qui venait recueillir encore une fois les hommages du parterre, annonça d'un ton nobte et pénétré que madame Fromont, qui devait remplir, dans l'ouvrage nouveau, l'unique rôle de femme, ayant perdu son père et son mari, tués quelques heures auparavant à la défense du pont de Kehl, l'administration priait le public de se contenter, en remplacement, du petit opéra de Rose et Colas... Madame Fromont était une petite comédienne, qui avait une peau bise fort appétissante, un œil brun et luisant, une voix juste et perlée, quelque peu d'esprit et beaucoup d'âme. L'assentiment fut unanime ou presque unanime; et Fleury se retirait déjà, quand un homme, assis au balcon, témoigna qu'il voulait parler. C'était un de ces Jacobins aux couleurs décidées, que Saint-Just avait récemment éliminés de la société populaire, et qui balançaient encore, tout vaincus qu'ils étaient, le pouvoir du dictateur conventionnel. « C'est Tétrell, Tétrell, l'ami du peuple, la terreur des aristocrates et le Démosthène de la Propagande! c'est Tétrell ! » répétèrent mille voix, et la foule se tut. Tétrell était, en effet, un homme disert, qui cachait peut-être ses opinions et son nom luimôme sous les dehors d'un patriotisme âpre et sauvage... Son sabre pendait hors du balcon et le battait de son fourreau d'acier. Il frappa du poing sur la banquette de la galerie, et s'écria d'une voix colère : « Est-ce devant des républicains qu'on ose se couvrir d'une si lâche excuse !... Va lui dire de paraître, va lui dire de chanter. Dis-lui surtout de nous épargner ses larmes. C'est aujourd'hui un jour de victoire, et les larmes sont aristocrates. » Un instant après, la pièce commença. Les folâtreries déchirantes de madame Fromont furent passionnément applaudies ; mais qu'elles me donnaient de peine à voir !