LIVRE QUATRIEME
que le rire de ses lèvres était triste, sous les larmes intarissables qui baignaient ses yeux ! Quelle était horrible pour l'âme, la note vive et badine qui se perdait dans un sanglot! Il y a une scène où la jeune tille se remet en voyage, accompagnée d'un amant, pour aller à la recherche de son père, qui s'est égaré dans la montagne. Elle est sûre de le retrouver, elle l'appelle et lui sourit déjà. Cette situation est douce et gaie. La pauvre femme tomba mourante dans la coulisse, et nous en fûmes avertis par un cri (1). »
Je ne sais trop jusqu'à quel point on doit admettre la vérité complète de ce récit; mais Saint-Just est, comme on le voit, bien innocent de l'acte de sauvagerie dont l'a si gratuitement accusé M. de Barante ; et c'est une bonne fortune inestimable que de pouvoir répondre à cette imputation mensongère par les paroles mêmes du royaliste Nodier.
Pendant l'absence de Saint-Just, avait éclaté la grande guerre, la guerre à mort entre Camille Desmoulins et Hébert, autrement dit le père Diichesne. Le spirituel auteur du Vieux Cordelier alla même si loin, que son ami Fréron, le futur Fréron de la jeunesse dorée, qui alors donnait en plein dans l'hébertisme, lui écrivait de Marseille, pour lui reprocher d'avoir réclamé un comité de clémence (2) . Ces dissentiments devinrent un texte de discussions orageuses aux Jacobins, où Robespierre le jeune, qui arrivait de mission, témoigna avec douleur son étonnement de voir la société perdre son temps à
(i) Charles Nodier : Souvenirs de la Révolution, éd. Charpentier, t. I, p. 30 et suiv.
(2) Voyez le n° 6 du Vieux Cordelier.
8(î HISTOIRE DE SAINT-JUST
d'aussi misérables querelles, au lieu de traiter les grandes questions d'intérêt général. Aux applaudissements dont les contre-révolutionnaires avaient salué les numéros du Vieux Cordelier, quelques patriotes, qui n'étaient cependant point des exagérés, comprirent l'imprudence de Camille et l'attaquèrent violemment. Robespierre, après avoir une première fois pris sa défense à la tribune des Jacobins, fit remarquer, quelques jours après, que, dans ces éloquentes philippiques, il y avait, a côté des maximes du modérantisme, les principes les plus révolutionnaires ; qu'en conséquence, il importait peu que l'auteur fût ou non exclu de la société, qu'Hébert et lui avaient des torts réciproques, et qu'en somme, il fallait laisser les questions d'individus pour s'occuper delachosepubliqueetdela Convention, en butte aux intrigues du parti de l'étranger. Ainsi commençaient à sourdre de formidables accusations contre une faction dans laquelle Hébert et ses partisans allaient bientôt être enveloppés.
Quant à Saint-Just, que faisait-il tandis que l'on bataillait ainsi aux Jacobins? 11 se recueillait, comme il l'a écrit lui-même :
« Les malheurs de la patrie ont répandu sur tout l'empire une teinte sombre et religieuse. Le recueillement est nécessaire dans ces circonstances pénibles; il doit être le caractère de tous les amis de la République (1). »
Il avait une antipathie instinctive pour ces luttes sté-
(1) Note de sa main, extraite d'un agenda trouvé sur lui le 9 thermidor.