LIVRE QUATRIÈME
riles dont le club des Jacobins était le théâtre, et jamais il n'y prenait la parole. Il écrivait encore, en cette année 1794 :
« Ce qui faisait, l'an passé, la force du peuple et des Jacobins, c'est que les orateurs qui présentaient des lois dans le corps législatif, mûrissaient ces lois aux Jacobins. Aujourd'hui, les Jacobins n'exercent plus que la censure, et l'on n'y médite point de travaux. Ainsi, il ne sortira pas de lois d'une assemblée où un parti ne cherche qu'à offenser et l'autre qu'à combattre (1) . »
Tous ces bavardages ne lui allaient pas, l'action lui convenait mieux; aussi accepta-t-il avec empressement les missions aux armées, et, par trois fois, de pluviôse à thermidor, le verrons-nous courir à la frontière et déployer devant l'ennemi sa prodigieuse activité. Tout le temps qu'il fut à Paris, il le passa dans les bureaux du Comité de Salut public, lequel était surchargé de tant de travaux, qu'il est à peine croyable que des forces humaines aient pu y suffire. Quelle besogne! plus de cinq cents affaires à expédier par jour. Ah! c'étaient de rudes travailleurs que les membres de ce fameux comité, qui a assumé la responsabilité des vengeances de cette sinistre et étonnante époque, mais auquel revient, par compensation, l'impérissable gloire des grandes choses accomplies sous sa dictature, dictature sanctionnée et voulue par la Convention, car, chaque mois, ne l'oublions pas, il proposa son renouvellement, et chaque mois, jusqu'en thermidor, l'Assemblée le prorogea dans ses pouvoirs. « C'est le seul gouvernement véritable et
(1) Note de sa main, «6» suprà.
énergique qu'ait eu la France depuis 1789, « dit Napoléon, qui se connaissait en matière de gouvernement (1); seulement le Comité de Salut public, il faut bien lui rendre cette justice, n'agissait pas dans un intérêt personnel et dynastique.
Si Saint-Just se montra âpre et sévère dans le sein du Comité de Salut public, ce fut surtout contre les ultrarévolutionnaires, qui rendaient toute organisation impossible, et contre les anciens nobles, qui étaient en correspondance avec les émigrés. 11 voyait juste, il sentait bien où était l'ennemi, et savait qu'entre l'aristocratie brisée et le nouvel ordre de choses, toute fusion sincère était impossible. Ses défiances étaient également en éveil contre les agents du gouvernement. Suivant lui, presque tout le mal venait de la déloyauté et de la mauvaise foi des administrateurs, qui, par un zèle exagéré et par cela même suspect, tendaient à troubler et à exaspérer les masses. On peut se convaincre de son opinion à cet égard par la lecture d'un projet de censure républicaine formulé en décret pour être présenté à la Convention, projet écrit, en entier, par lui, et dont j'ai eu l'original entre les mains. 11 est précédé de ce préambule :
« La censure des magistrats est devenue nécessaire; ils se pardonnent tout entre eux et transigent sur l'impunité. Cette censure doit être partout présente: elle doit suivre pas à pas l'homme en place; elle doit être propre au génie de notre Révolution. Celte censure ne peut être exercée d'autorité; elle doit remplacer les armées révolutionnaires que vous avez abolies, sans en reproduire les inconvénients; elle doit surveiller et dénoncer : si elle
(1) Mémoires de Barère. Voyez la notice qui précède, 1. 1, p. 86.