LIVRE QUATRIÈME
l'expression consacrée, Saint-Just et le Bas, en présence de l'ennemi, prenaient toutes les mesures possibles afin d'assurer le triomphe de la République. Ils avaient conseillé au Comité du Salut public de donner à Pichegru le commandement de l'armée du Nord ; le Comité suivit leur conseil, et la Convention ratifia la nomination. Qui pourrait blâmer un tel choix? Pichegru, que Napoléon a proclamé le plus grand général de la République, ne songeait guère alors à suivre l'exemple de Dumouriez ; rien ne faisait pressentir sa future et honteuse apostasie; il écrivait aux Jacobins :
« Je n'attendais, frères et amis, que ma confirmation au commandement de l'armée du Nord, pour venir au milieu de mes frères, dans le sanctuaire de la liberté, répéter le serment bien gravé dans mon cœur, de défendre et de maintenir la liberté et l'égalité, l'unité et l'indivisibilité de la République. La nécessité de me rendre promptement à mon poste me prive de cette double satisfaction : recevez mes regrets, frères et amis. Je vole au milieu de mes frères d'armes, et je jure de ne m'en séparer que lorsque nous aurons vaincu les tyrans coalisés. Déjà j'ai eu l'avantage de partager les succès de l'armée du Rhin ; les soldats du Nord n'ont pas moins de courage : il suffit d'être républicain français et de combattre pour la liberté pour que la victoire ne soit pas incertaine.
» Continuez, fondateurs des droits de l'homme, à propager dans tous les cœurs l'amour de la République, tandis que nous combattrons pour elle. Je jure de faire triompher ses armes, d'exterminer les tyrans, ou de mourir en les combattant : mon dernier mot sera toujours : Vive la République, Vive la Montagne ! »
Pichegru remplaçait à l'armée du Nord le général Jourdan, à qui Ton reprochait d'avoir oublié ce mot de César « que rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire. » et qui fut mis momentanément à la retraite.
« Jourdan, disait Barère à la Convention, rentrera quelque temps dans ses foyers, non pas à la manière de ces officiers suspects ou de ces généraux douteux que la loi suspend ou destitue et qu'elle rejeutte, comme dangereux, à une certaine distance de Paris, des armées et des frontières : il peut rendre encore des services à la patrie, dans les divers postes qu'elle offre à ses défenseurs. Il obtient une retraite honorable, digne de sa probité et de son patriotisme : il est pauvre, c'est son éloge et son titre à la reconnaissance nationale. Le vainqueur de Watignies, le libérateur de Maubeuge, ne doit pas exister sans un témoignage de la patrie reconnaissante : nous vous proposons donc de lui accorder sa retraite, conformément aux lois établies (1). »
On voit sous quels termes nobles et dignes était masquée cette disgrâce; elle ne fut pas, au reste, de longue durée, car, très-peu de temps après, le Comité de Salut public appela Jourdan au commandement de l'armée de la Moselle. '
Dès les premiers jours de son arrivée dans le département du Nord, Saint-Just avait reconnu les périls de la situation, avec cette certitude de coup d'œil qui lui était particulière.
(1) Voyez le Moniteur du 18 pluviôse an n, n° 158.