‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 192 sur 351 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

d'avocat, et où Ton n'avait pas encore oublié la protection dont il avait couvert quelques prêtres insermentés. On sait, au reste, que la tolérance, en matière religieuse, était la politique du parti de Robespierre qui réclama constamment l'entière liberté des cultes. Ce fut un des principaux griefs de ses ennemis contre lui, et les partisans de la liberté de conscience me paraissent, en général, ne pas s'en souvenir assez.

Un jour, Saint-Just et le Bas demandaient au maître de poste de Saint-Pol quelques renseignements sur les principes des membres du comité de surveillance de cette ville. Cet homme leur répondit avec mépris qu'ils étaient tous de la lie du peuple. Les commissaires, justement irrités, le firent mettre en arrestation à Béthune, pour un mois, en expiation de son insolence. Si l'on compare à ce châtiment les peines infligées de nos jours à ceux qui se rendent coupables d'offenses envers le gouvernement, on conviendra que les chefs d'un gouvernement, à qui l'on a tant reproché la terreur, étaient bien modérés, au moins en ce qui concernait les offenses personnelles.

En revanche, ils étaient inflexibles pour tous les ennemis de la Révolution ; ainsi, à Arras, ils prirent l'arrêté suivant :

« Tous les ci-devant nobles qui se trouvent dans les départements du Pas-de-Calais, du Nord, de la Somme et de l'Aisne, seront mis en état d'arrestation et demeureront au secret. Le présent arrêté sera publié par les administrations du district d'Arras, et les comités de surveillance desdits départements sont chargés de l'exécution du présent arrêté , et en rendront compte au Comité de Salut public. »

Sans doute, c'était une mesure d'une excessive rigueur, mais elle était commandée par les circonstances. N'étaientce pas des nobles qui guidaient les aveugles paysans de la Vendée? N'étaient-ce pas des nobles qui combattaient contre la République, à côté des Prussiens et des Autrichiens? El, pour entretenir cette guerre impie, ne recevaient-ils pas de France des secours et de l'argent? Voilà ce que le gouvernement républicain voulait empêcher à tout prix. Si donc en se défendant contre des attaques acharnées, il eut recours à des moyens extrêmes, la faute en est surtout à ses ennemis.

Plus tard, lors des réactions thermidoriennes, il sera réservé à la lâcheté d'André Dumont d'attaquer cet arrêté. Mais au moins Saint-Just et le Bas ne s'en prenaient qu'aux hommes, tandis que lui, l'apostat de la cause républicaine, ordonna, dans ses missions, l'arrestation des femmes et des enfants (1). Il y a trois choses qu'en

(i) C'est cet André Dumont qui, ayant fait arrêter, à Péronne,un jeune homme de dix-huit ans pour avoir recommandé à sa mère un émigré, écrivait à la Convention : « La chère maman et le cher fils furent encages. » (Voyez le Moniteur du 24 vendémiaire an il, n°24.) C'est lui qui écrivait encore à l'Assemblée : « On vous déposera des médailles d'or sur lesquelles est gravée la figure de Louis le Raccourci. Je pars pour Beauvais que je vais mettre au bouillon maigre avant de lui faire prendre une médecine. » (lHoiiileicr du 5 brumaire an il, n° 35). « J'ai accepté l'adjonction du département de l'Oise où je vais me rendre, parce qu'en nettoyant ce département, je n'en trouverai que plus de moyens d'extirper le chancre cadavéreux de l'aristocratie. » {Id.) On voit avec quelle dignité ce proconsul accomplissait sa mission. Citons encore : « J'avais reçu de Paris une lettre qui m'indiquait une cachette d'ex-nobles. J'ai fait arrêter les Harcourt, les Beuvron, les Faucigny. » Moniteur du 15 brumaire an il, n° 45.) Un dernier exemple de sa douceur ; il écrit d'Amiens : « Ce sont des étrangers arrivés ici qui cherchaient à fomenter le trouble ; mais j'ai tendu mon large filet, et j'y prends tout mon gibier de guillotine. » (Moniteur du 23 frimaire an il, n° 85.) Voilà l'homme à qui la réaction a pardonné, parce qu'il fut un des vainqueurs de thermidor.

Page 1