LIVRE QUATRIÈME
peine. Dernièrement, on s'est moins occupé des victoires de la République que de quelques pamphlets, et, tandis qu'on détourne le peuple des mâles objets, les auteurs des complots criminels respirent et s'enhardissent. On distrait l'opinion des plus purs conseils et le peuple français de sa gloire pour l'appliquer à des querelles polémiques. Ainsi Rome sur son déclin, Rome dégénérée, oubliant ses vertus, allait voir au cirque combattre des bêtes, et, tandis que le souvenir de tout ce qu'il y a de grand et de généreux parmi nous semble obscurci, les principes de la liberté publique peu à peu s'effacent, ceux du gouvernement se relâchent, et c'est ce que l'on veut pour accélérer notre perte. L'indulgence est pour les conspirateurs, et la rigueur est pour le peuple. On semble ne compter pour rien le sang de deux cent mille patriotes répandu et oublié. »
L'enthousiasme républicain de l'orateur lui arrache de ces paroles qui ajoutaient à la solennité et à la grandeur des circonstances je ne sais quelle sombre et sauvage majesté : « La monarchie n'est point un roi, elle est le crime; la République n'est point un sénat, elle est la vertu; quiconque ménage le crime, veut rétablir la monarchie et immoler la liberté. » Dans ce magnifique discours, il n'a garde d'oublier les fripons qui étaient alors poursuivis et traités avec la même sévérité que les traîtres. Aussi, comme ils prirent leur revanche après thermidor ! comme ils se répandirent sur les routes, tuant et pillant avec impunité, sous les auspices de la réaction, devenue la complice et l'associée des voleurs et des assassins de grand chemin !
« Votre but, poursuivait Saint-Just, est de créer un
ordre de choses tel, qu'une pente universelle vers le bien s'établisse; tel, que les factions se trouvent tout à coup lancées sur l'éehafaud; tel, qu'une mâle énergie incline l'esprit de la nation vers la justice ; tel, que nous obtenions dans l'intérieur le calme nécessaire pour fonder la félicité du peuple; car il n'y a, comme au temps de Brissot, que l'aristocratie et l'intrigue qui se remuent; les sociétés populaires ne sont point agitées ; les armées sont paisibles ; le peuple travaille. Ce sont donc tous nos ennemis qui s'agitent seuls, et qui s'agitent pour renverser la Révolution. Notre butest d'établir un gouvernement sincère, tel que le peuple soit heureux, tel, enfin, que, la sagesse et la Providence éternelle présidant seules à l'établissement de la République, elle ne soit plus, chaque jour, ébranlée par un forfait nouveau... Il s'éleva, dans le commencement de la Révolution, des voix indulgentes en faveur de ceux qui la combattaient. Cette indulgence, qui ménagea pour lors quelques coupables, a, depuis, coûté la vie à deux cent mille hommes dans la Vendée; cette indulgence nous a mis dans la nécessité de raser des villes ; elle a exposé la patrie à une ruine totale, et si, aujourd'hui, vous vous laissiez aller à la même faiblesse, elle vous coûterait un jour trente ans de guerre civile. Il est difficile d'établir une république autrement que par la censure inflexible de tous les crimes. Jamais Précy, jamais la Rouerie et Paoli n'auraient créé de parti sous un gouvernement jaloux et rigoureux. La jalousie vous est nécessaire : vous n'avez le droit ni d'être cléments ni d'être sensibles pour les trahisons ; vous ne travaillez pas pour votre compte, mais pour le peuple. Lycurgue avait cette idée dans le cœur, lorsque, après avoir fait le bien de son pays avec une rigidité impitoyable, il s'exila lui-même. »