‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 203 sur 351 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

pecler en prononçant avec fierté les destins du peuple français. Vengez le peuple de douze cents ans de forfaits contre ses pères. On trompe les peuples de l'Europe sur ce qui se passe chez nous. On travestit vos discussions ; mais on ne travestit point les lois fortes ; elles pénètrent tout à coup les pays étrangers comme l'éclair inextinguible. Que l'Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire français ; que cet exemple fructifie sur la terre ; qu'il y propage l'amour des vertus et le bonheur. Le bonheur est une idée neuve en Europe. »

Après avoir entendu Saint-Just, la Convention décida que les biens des ennemis de la Révolution serviraient à indemniser tous les patriotes indigents dont les communes de la République dresseraient un état, avec leurs noms, leur âge, leur profession, le nombre et l'âge de leurs enfants ; qu'en conséquence, le Comité de Sûreté générale présenterait et rendrait public le tableau des personnes hostiles à la Révolution, et qu'il donnerait des ordres précis pour que dans un délai fixé par lui à chaque district, suivant son éloignement , chaque comité de surveillance de la République eût à fournir des renseignements sur la conduite de tous les détenus depuis le 1er mai 1789.

Avant de s'exclamer sur la rigueur d'un pareil décret, il ne faut pas oublier que la confiscation n'était pas d'invention révolutionnaire. Son origine est toute monarchique, ce que les historiens réactionnaires mettent trop de bonne volonté à ne pas se rappeler. Ce fut un des rares abus que la Révolution ne détruisit point (1).

(1) Abolie en 1790, rétablie en 1792, la confiscation ne disparut de nos Codes qu'à la cbule de l'empire.

Elle tourna contre ses ennemis, contre l'aristocratie et les émigrés, cette arme terrible dont nos rois avaient tant usé pour enrichir des grands seigneurs et des courtisanes; en sorte que l'on peut dire que beaucoup perdirent leurs richesses par le moyen même qui les leur avait données.

La Révolution eût mieux fait sans doute, au lieu de concéder gratuitement les biens nationaux ou de les vendre, système qui a favorisé l'usure et la paresse, suivant la très-judicieuse remarque de M. Michelet (1), de les affermer à très-bas prix, de façon à en favoriser peu à peu l'achat aux hommes laborieux et économes; les lois agraires, même par exception, n'aboutiront jamais à des résultats satisfaisants. Mais ne faut-il pas remercier la Convention de la persistance avec laquelle elle chercha à déraciner la mendicité, ce fléau que la France républicaine avait héritéxle la monarchie, et lui savoir gré des efforts qu'elle tenta pour y parvenir? « Abolissez la mendicité, qui déshonore un État libre, » lui avait dit Saint- Just. Il y avait autrefois, en France, des armées de mendiants qui vivaient des aumônes des seigneurs. L'Assemblée, sous la présidence de Saint-Just, décréta que les autorités constituées seraient tenues, sous leur responsabilité, de veiller à ce que les individus valides ne mendiassent pas et s'occupassent de travaux utiles à la société. En même temps, elle chargea son comité de secours de présenter, dans le plus bref délai, un rapport sur les mesures à prendre pour éteindre la mendicité dans toute l'étendue de la République (2).

On sait quels étaient alors des dangers de la Répu-

(1) Histoire de la Révolution, par Michelet, t. VII, p. 150.

(2) Séance du 16 ventôse an u. La mendicité est le mal chronique des pays d'arisfocralie : voyez l'Angleterre.

blique, menacée par la faim, la coalition et la révolte. Saint-Just s'occupa constamment des subsistances. Tous les arrêtés relatifs aux approvisionnements sont signes de lui et de Robert Lindet, et presque tous écrits de sa main. En voici quelques-uns, que nous copions au hasard :

« Le Comité de Salut public, sur le compte qui lui a été rendu du danger où Paris se trouve, en ce moment, de manquer de pain, et après avoir délibéré, arrête ce qui suit:

» Le ministre de l'intérieur tiendra trois millions à la disposition du corps municipal de Paris.

» Signé : Saint-Just. »

« Le Comité de Salut public invite le citoyen Cambon à examiner incessamment et à apurer en particulier les comptes de la Commune de Paris sur l'emploi des trois millions qui lui ont été avancés à diverses époques pour l'approvisionnement de Paris en subsistances. Le citoyen Cambon fera connaître le résultat de son examen au Comité de Salut public.

» Signé : Saint-Just, Barère, Billaud, Carnot, C.-A. Prieur. »

« Le Comité de Salut public arrête que le maire de Paris lui remettra, chaque jour, l'état des arrivages sur les ports de Paris ; arrête, en outre, que le maire de Paris fera faire le recensement des magasins en gros.

» Signé : Saint-Just. »

L'année avait été mauvaise; les denrées étaient rares; on arrêtait sur les routes les voitures de farines desti-

nées à Paris, et plusieurs arrêtés sévères, signés de Saint-Just, enjoignent aux administrations de déparlement de faire relâcher les voitures et de les envoyer promptement à leur destination. Ce fut alors que, pour parer aux éventualités d'une seconde mauvaise année et se mettre en garde contre la famine, on eut l'idée de planter en pommes de terre les pelouses des jardins publics. Voici l'arrêté du Comité de Salut public concernant cette mesure, en date du 1er ventôse de l'an n; il est de la main de Barère :

« Le Comité de Salut public arrête que le ministre de l'intérieur donnera des ordres nécessaires pour faire planter des pommes de terre dans les carrés du jardin national et dans les carrés du jardin du Luxembourg.

» Signé : Barère, Saint-Just, Carnot, A.-C. Prieur. »

Cette mesure, tant critiquée par les écrivains contrerévolutionnaires, était pourtant bien simple et bien logique : il fallait vivre. Aussi ces difficultés de la vie matérielle étaient-elles de nature à irriter profondément la Convention contre tous ceux qui tentaient de s'opposer à ses grandes mesures de salut.

Faut-il s'étonner maintenant de la sévérité des paroles de Saint-Just contre les ennemis de la Révolution? Ce serait singulièrement oublier quels étaient les périls de la situation, au moment où il les prononça. Si, sous l'Assemblée législative, à une époque où l'émigration n'en était encore qu'aux menaces, on rendit contre elle des lois formidables, comment s'étonner qu'on les ait mises à exécution, quand les émigrés, après avoir sonné le tocsin contre la patrie, en furent venus à tirer l'épée? La terreur fut la conséquence nécessaire et fatale du

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