LIVRE QUATRIÈME 13o
raie crut devoir faire incarcérer Vincent et Ronsin comme fauteurs de troubles. C'était décapiter le parti. Mais les hébertistes étaient puissants alors , très-puissants ; ils comptaient sur Collet d'Herbois, dont Ronsin avait été le lieutenant à Lyon, et presque toute la Communede Paris, à l'exception du maire, Pache, dévoué à Robespierre et à Danton, leur appartenait. Aussi leur audace s'accrutelle quand Chabot, si souvent attaqué par le Père Duchesne, quand Fabre d'Églantine, qui les avait dénoncés à la tribune de la Convention, eurent été arrêtés. Ils réclamèrent et obtinrent la mise en liberté de Vincent et de Ronsin; puis, ainsi renforcés, ils continuèrent de plus belle leur guerre contre tous ceux qui, suivant eux, n'étaient pas à la hauteur de la situation. Exclus des Jacobins, ils se réfugièrent au club des Cordeliers, dont la plupart d'entre eux étaient membres. Là, Robespierre et même Danton furent le point de mire de leurs attaques. Hébert reprocha au premier d'avoir sauvé les soixantetreize députés girondins que, selon lui, on aurait dû envoyer à l'échafaud; d'avoir pris la défense de Camille Desmoulins et fermé la bouche aux patriotes dans les sociétés populaires. Espérant l'appui du commandant général Henriot, comptant sur Rossignol, récemment arrivé de la Vendée, et sur l'armée révolutionnaire, dont Ronsin étaitle chef, ils en vinrent a prêcher ouvertement la révolte contre la Convention et le Comité de Salut public, accusés par eux de modérantisme. Un beau jour, ils voilèrent d'un crêpe noir, au club des Cordeliers , le tableau des Droits de l'homme , ce qui excita tant les sarcasmes de Camille Desmoulins (1); et Carrier, les poussant au crime, leur cria : « L'insurrection , une
(I) Voyez le n° 9 du Vieux Cordelier.
sainte insurrection, voilà ce que vous devez opposer aux scélérats (1). »
Toutes ces intrigues, toutes ces machinations avaient éveillé la vigilance du Comité de Salut public, réduit alors à quelques membres. Robespierre et Goulhon étaient malades , Jean-Bon-Saint-André était retourné à Brest, Billaud-Varennes venait d'être envoyé en mission dans le Nord; mais Barère, Saint-Just, Robert Lindet, Carnot et Collot d'Herbois lui-même, forcé d'abandonner ses amis, veillaient et suivaient d'un œil attentif les menées des conspirateurs. Des placards incendiaires et royalistes, affichés aux coins des rues, dans les halles et dans les marchés, ne permettaient plus de douter de la connivence de l'émigration et de l'étranger, intéressés à entretenir le trouble et l'inquiétude dans Paris , et à dépopulariser la Convention et le Comité de Salut public. Barère, dans un rapport préliminaire, dénonça toutes ces manœuvres à l'Assemblée, et annonça que le Comité avait chargé Saint-Just de présenter prochainement des vues sur les moyens d'assurer définitivement la représentation, le gouvernement et toutes les autorités légitimes contre les atteintes des conspirateurs et les intrigues des stipendiants de l'étranger (2).
Le 13 ventôse, Saint-Just, au nom du Comité de Salut public, monte à la tribune. Il débute par des considérations générales sur la nécessité de prémunir le peuple contre la corruption dans laquelle on essaye de le plonger pour le distraire de la justice et de la vertu.
« Je viens, dit-il avec sa grande bonne foi, acquitter
(1) Séance des Cordcliers du U ventôse.
(2) Voyez le Moniteur du 17 vcnlùse on n, n° 167, séance du 16.
le tribut sévère de l'amour de la patrie et vous dire, sans aucun ménagement, des vérités âpres , voilées jusqu'aujourd'hui. La voix d'un paysan du Danube ne fut point méprisée dans un sénat corrompu; on peut donc tout vous dire, à vous les amis du peuple et les ennemis de la tyrannie ! »
Puis, insistant sur la légitimité de l'énergie que doit déployer un gouvernement républicain pour se conserver, il demande qu'une guerre impitoyable soit faite à la corruption, parce que c'est elle qui, flattant les vices et les mauvaises passions, doit fatalement relever le trône et servir l'étranger.
« Quelque rude que soit ce langage, poursuit-il, il ne peut déplaire qu'à ceux à qui la patrie n'est pas chère, qui veulent ramener le peuple à l'esclavage et détruire le gouvernement libre. Il y a dans la République une conjuration ourdie par l'étranger, dont le but est d'empêcher par la corruption que la liberté ne s'établisse. Le but de l'étranger est de créer des conjurés de tous les hommes mécontents, et de nous avilir, si c'était possible, dans l'univers par le scandale des intrigues. On commet des atrocités pour en accuser le peuple et la Révolution ; mais c'est encore la tyrannie qui fait tous les maux que l'on voit -, c'est elle qui en accuse la liberté... »
11 faut donc, suivant lui, faire la guerre à toute espèce de perversité connue, et, dans ces convulsions mena- • çantes . frapper sans pitié tous ceux qui veulent le renversement de la démocratie. 11 ajoute alors :
« Nous ne trahirons point le peuple dans cette occasion ii. h
où nous lui répondons de son salut. Qui plus que vous est intéressé à le sauver et à ne point le trahir? Qui plus que vous est intéressé à son bonheur? Votre cause est inséparable ; vous ne pouvez être heureux sans lui, vous ne pouvez survivre à la perte de la liberté; la cause populaire et vous devez avoir ou le même char de triomphe ou le même tombeau. C'est donc une politique insensée que celle qui, par des intrigues , ravit au peuple l'abondance pour vous en accuser vous-mêmes. Seriez-vous les amis des rois, ô vous qui les avez fait tous pâlir sur leur trône! vous qui avez constitué la démocratie; vous qui avez vengé le meurtre du peuple par la mort du tyran, et avez pris l'initiative de la liberté du monde? Quels amis avez-vous sur la terre, si ce n'est le peuple, tant qu'il sera libre, et la ciguë quand il aura cessé de l'être? »
Saint-Just accuse ensuite le gouvernement anglais d'être le principal auteur des complots et des intrigues. L'ardeur avec laquelle l'étranger poussa à la démoralisation de la République ne fait aujourd'hui doute pour personne. J'en trouve une nouvelle preuve dans ces paroles de Pitt à M. de Narbonne , révélées depuis peu : « Le patriotisme même consiste à abréger par tous les moyens la durée de la guerre et de l'oppression qui pèse sur la France. Que devons-nous faire pour cela? Vous savez les ardeurs d'espérances d'émigrés ; je suis de leur part accablé d'avis et de projets sans noms, ou trop signés; mais vos vues, vos moindres conjectures nous seraient d'un bien grand prix (1). »
(i) Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, par M. Villemain, t. I, p. 66, éd. in-18.