LIVRE QUATRIÈME iM
Dans ces étrangers de tous pays, encombrant Paris et se disant persécutés dans leur patrie, l'orateur voit de nouveaux Sinons , chargés de tout épier et de tout bouleverser. L'affaire de Chabot lui fournit des arguments.
« Les nobles, dit-il, les étrangers, les oisifs, les orateurs vendus, voilà les instruments de l'étranger; voilà les conjurés contre la patrie, contre le peuple. Nous déclarons la guerre à ces tartufes en patriotisme; nous les jugerons par leur désintéressement, par la simplicité de leurs discours, par la sagesse des conseils, et non par l'affectation. L'esprit imitatif est le cachet du crime. Les contre-révolutionnaires d'aujourd'hui, n'osant plus se montrer, ont pris plus d'une fois les formes du patriotisme... »
Plus loin, il lance ce trait sanglant contre ceux qui s'étaient affublés de noms grecs ou romains :
« 11 en est de même de ceux qui ont la modestie d'usurper les noms des grands hommes de l'antiquité; cette affectation cache un sournois dont la conscience est vendue. Un honnête homme, qui s'avance au milieu du peuple avec l'audace et l'air tranquille de la probité, n'a qu'un nom, comme il n'a qu'un cœur. »
Le lendemain de cette critique si profonde et si vraie, beaucoup de ceux qui avaient donné dans ce travers s'empressèrent d'abandonner leurs noms d'emprunt.
« Le simple bon sens, continue Saint-Just, l'énergie de l'àme, la froideur de l'esprit, le feu d'un cœur ardent et pur, l'austérité, le désintéressement, voilà le caractère
ilO HISTOIRE DE SAINT-JUST
du patriote; au contraire, l'étranger a tout travesti. Un patriote de ce jour a rougi du nom de son père et a pris le nom d'un héros qu'il n'imite en rien; le héros tua un tyran et vécut modeste, il défendit le peuple, il sortit pauvre des emplois ; son imitateur est un effronté dont la vie est dégoûtante d'indignités, qui cache son nom pour échappera la mémoire de ses attentats. Que veut-il ? Faire parler de lui, acquérir du pouvoir, et se vendre demain plus cher. 11 semble qu'on voudrait introduire parmi nous ce trafic de quelques membres du parlement anglais qui se font insolents pour devenir ministres. Parmi nous, une classe d'hommes prend un air hagard, une affectation d'emportement , ou pour que l'étranger l'achète , ou pour que le gouvernement le place. Quoi ! notre gouvernement serait humilié au point d'être la proie d'un scélérat qui a fait marchandise de sa plume et de sa conscience, et qui varie, selon l'espoir et le danger, ses couleurs, comme le reptile qui rampe au soleil...
» Il est dans les desseins de l'étranger de diviser Paris contre lui-même , d'y répandre l'immoralité, d'y semer un fanatisme nouveau , sans doute celui des vices et de l'amour des jouissances insensées. Les Jacobins ont renversé le trône par la violence généreuse du patriotisme; on veut combattre le gouvernement libre parla violence delà corruption ; aussi la conspiration devait-elle égorger les Jacobins. Les prétextes de cet abominable attentat étaient le bien public, comme cet affreux Anne Montmorency qui, priant Dieu, faisait égorger les citoyens pour la plus grande gloire du ciel. Ce funeste projet avait surpris le patriotisme trompé! »
Dans cet immense rapport, personne n'est nommé, excepté Chabot, mais combien durent se reconnaître en