‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 22 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

manqué de débiter, chemin faisant, les plus jolies galanteries du monde à la courtisane sur le retour, qui, de son côté, l'aurait vivement engagé à venir la voir ; invitation dont Saint-Just aurait profité « pour le plus grand plaisir de la dame (1). »

Voilà pourtant le conte absurde que M. Fleury ne craint pas de mettre sous les yeux du lecteur. Qu'un faiseur de Mémoires, en belle humeur, ait trouvé piquant ce rapprochement de l'austère jeune homme et de la grande prostituée, et ait inventé cette fable ridicule, passe encore; mais qu'un écrivain, qui a des prétentions à la gravité, ait consenti à la répéter, même sous toutes réserves, cela est impardonnable.

Saint-Just avait vraiment en tête bien autre chose que ces galantes aventures sur lesquelles se plaît tant à revenir M. Éd. Fleury. Il s'agissait de préparer l'avenir ; on était au temps des réformes radicales ; on régénérait l'ancienne société française, et tout homme ayant au cœur un peu de patriotisme ne pouvait rester spectateur muet et indifférent de ce grand drame.

L'Assemblée nationale venait, après un travail immense, d'adopter une nouvelle division du territoire (2). Au lieu de provinces rivales, ayant chacune leurs coutumes et leurs mœurs différentes et paraissant autant de nations diverses dans un même pays, il y eut des circonscriptions limitées, autant que possible, par les rivières, les cours d'eau et les montagnes dont elles empruntèrent le nom sonore, et qu'on appela départements. Au lieu de Bretons, de Normands, de Picards, de Flamands, de Lorrains, etc., il y eut un peuple français ;

(1) Saint-Just et la Terreur, par M. Edouard Fleury, t. I,p. 108.

(2) Février 1790.

c'était l'unité décrétée, cette unité rêvée en vain par Richelieu et Louis XIV.

Dans chaque circonscription, on choisit la ville principale pour y établir l'administration centrale du département; mais, par respect pour les droits acquis, l'Assemblée consulta souvent les citoyens sur le choix du chef-lieu. Le 15 avril 1790, elle fixa, dans un décret présenté par Gossin, au nom du comité de constitution, les fonctions des électeurs convoqués à Chauny pour décider laquelle des villes de Laon ou de- Soissons serait chef-lieu du département de l'Aisne.

Saint-Just était un des électeurs délégués. Il se fit l'avocat de la ville de Soissons, et prononça un discours dans lequel il invoqua d'excellentes raisons qui, selon lui, devaient décider les électeurs à donner la préférence à cette dernière ville. La minute de ce discours, fort applaudi, existe encore dans les archives du département.

Saint-Just, après s'y être excusé de son extrême jeunesse, qui déjà lui avait suscité des ennemis et des envieux, proteste de son ardente affection pour les concitoyens sous les yeux de qui il a fait ses premières armes, et pour le pays où son âme s'est trempée à la liberté, « cette liberté plus jeune encore que lui. » Il déclare que c'est avec le plus grand regret qu'il se voit obligé de prendre parti pour l'une ou pour l'autre de deux villes également chères à son cœur, et il se félicite de la modération qui préside à une discussion de cette nature, où tant d'intérêts opposés se trouvent enjeu.

Après avoir fait l'éloge de la ville de Laon qui offrait généreusement de se charger seule des frais d'établissement du chef-lieu, et abandonnait ses casernes pour y loger l'administration départementale, il défend les droits de la ville de Soissons, siège de l'ancienne intendance,

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