LIVRE PREMIER
et qui, ayant été plus éprouvée jadis, a dû apprendre à gouverner sagement. « Son intendance, dit-il, monument de despotisme et de cruauté, servira désormais à un plus glorieux usage, semblable au temple des idoles où l'on sacrifiait des victimes humaines, et voué ensuite au Dieu de paix par de plus pures mains. L'intendance de Soissons peut loger avec dignité le département; c'est rendre à la patrie le sang qu'on lui a tiré, c'est venger la vertu, c'est venger l'humanité et le pauvre. Il le bénira désormais, cet asile parricide que la sueur a bâti, et la source de son infortune deviendra celle de sa félicité. »
11 pense qu'en gardant ses casernes et sa garnison, Laon doit jouir d'une importance suffisante, et qu'il y a lieu d'accorder, en compensation, le chef-lieu du département à Soissons. Il termine en ces termes : « N'embarrassons point dans une discussion métaphysique une question aussi simple ; ne nous évaporons point en de vains sophismes ; dépouillons tout ressentiment de terreur, parce que notre jugement est éternel, et que nous nous repentirions à loisir d'un choix légèrement fait. Laon a ses avantages ; Soissons paraît avoir les siens, et la conscience doit prononcer. N'oubliez pas surtout que les moments sont précieux pour le pauvre, que chacun de nous doit avoir apporté ici son opinion déterminée, et que, tandis que nous délibérons, les enfants de plusieurs de nos frères ici présents n'ont peut-être pas de pain et en demandent à leurs mères qui pleurent. Je vote au nom des miens pour Soissons. »
Malgré ce discours très-bien fait, très-habile et trèsmodéré, Soissons n'en perdit pas moins son procès. Saint-Just dut se consoler de cet échec dans l'ovation dont le gratifièrent ses concitoyens de Blérancourt, qui vinrent en foule à sa rencontre pour le féliciter. Ce fut à
leur tête que, étant allé rendre visite au comte de Lauraguais, qui, bien que colonel de la garde nationale, ne voyait sans doute pas d'un très-bon œil ces manifestations patriotiques, il abattit d'un coup de baguette la tête d'une fougère dans les jardins du château. « Moi, cependant, écrit-il à Camille Desmoulins, je fis comme Tarquin : j'avais une baguette avec laquelle je coupai la tête à une fougère qui se trouva près de moi sous les fenêtres du château, et, sans mot dire, nous fîmes volteface. »
Ce fait, qui serait passé inaperçu sans la lettre de Saint-Just, avait-il la sinistre signification qu'on s'est plu à lui attribuer? C'est absurde de le croire; mais il exprimait certainement que le temps était venu de réprimer l'orgueil d'une noblesse singulièrement fâchée du désintéressement un peu forcé de ses chefs, et qui traitait volontiers de vol la suppression des droits féodaux, lesquels n'étaient pourtant autre chose que le brigandage organisé. A cette époque, en effet, l'aristocratie relevait partout la tête, essayait de ressaisir le terrain perdu, entravait par sa mauvaise volonté la marche pacifique de la Révolution, et l'on doit rendre un éternel hommage aux adversaires de cette réaction, qui fut la cause des malheurs de la patrie, et finit par s'abîmer dans la sanglante journée du 10 août.
Au milieu de la discussion sur les biens du clergé, l'Assemblée nationale avait, dans sa sagesse, sanctionné par un décret en date du 13 avril 1790, la liberté de conscience. Quelques membres de la noblesse et du clergé crurent devoir protester publiquement contre ce décret, et firent imprimer leur protestation, manquant ainsi de respect a l'illustre assemblée au sein de laquelle ils avaient l'honneur de siéger.