LIVRE QUATRIEME
les protestations de lord Stanhope (1), que, quelque somme que l'on dût dépenser, il ne faudrait rien épargner pour engager un nombre considérable de Français à se révolter contre la Convention et à allumer la guerre civile, elle mettait, sur la proposition de Saint-Just, fière et magnanime réponse ! la justice et la probité à l'ordre du jour.
Ah ! s'ils avaient su tous, Comité et Assemblée, combien le procès et la mort de Danton allaient réjouir les contre-révolutionnaires du dedans et du dehors , ils n'auraient pas commis cette faute immense d'envoyer ce grand homme à l'échafaud, les uns par excès de puritanisme républicain, les autres par excès de peur. Ce ne fut pas une jalousie personnelle qui anima Saint-Just contre Danton, mais une probité par trop rigide, l'amour trop âpre et trop sévère d'une République sans tache; il le crut corrompu plus qu'il n'était, sur les renseignements qu'on lui donna, et partant coupable.
Quant à la modération réactionnaire de Danton, quant à ces paroles qu'on lui prête : « J'aime mieux être guillotiné que guillotineur ; » quant à cette longue conversation qu'il aurait eue avec Robespierre, dans un dîner à Charenton, chez Panis, leur ami commun, et qu'on a même rapportée tout entière, comme si elle eût été sténographiée (2), ce sont choses qu'il faut ranger au
(1) Voici l'adresse de remercîment que la Société républicaine de Rochefort envoya à lord Stanhope : « Ta voix, tonnant pour la liberté, a retenti jusque dans les ateliers où nous forgeons des foudres contre les tyrans. Nous t'avons entendu, nos bras sont restés levés; nous avons dit : « Celui-là mériterait d'être citoyen français ! » et nos enclumes ont gémi sous nos coups redoublés. • Le Ras, président; Rarbault-Royer, secrétaire,- RlGOUDEAU.
(2) Voyez V Histoire des Girondins, par M. de Lamartine, t. VIII, p. 9-11.
nombre des erreurs historiques sorties de sources peu certaines et accréditées sur la foi de quelques grands écrivains. Jusqu'au dernier moment, Danton resta le même, l'homme de la Révolution par excellence. Avec Robespierre et Saint-Just, il avait contribué à frapper l'hébertisme, comme de nature a avilir la France républicaine. Le 29 ventôse, trois jours après l'arrestation de Hérault, son ami, il disait : « Le peuple et la Convention veulent que tous les coupables soient punis de mort. » Et, après avoir fait l'éloge des Comités : « Nous sommes tous responsables au peuple de sa liberté. Français, ne vous effrayez pas : la liberté doit bouillonner jusqu'à ce que l'écume soit sortie. » Plus loin, s'inspirant de Saint-Just, il demandait que le Comité de Salut public se concertât avec celui de Sûreté générale pour examiner la conduite de tous les fonctionnaires (1). Le lendemain il prenait encore la parole afin de défendre le conseil général de la Commune de Paris, digne, selon lui, de toute la confiance du peuple et de ses représentants. Il craignait que quelques paroles de Ruhl, mal interprétées, ne fussent pour les malveillants une occasion d'accuser la Commune. Après une courte explication, Ruhl et Danton se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, aux applaudissements de la Convention. Ce fut le dernier triomphe de Danton.
Dans les jours qui suivirent, il vint moins souvent à l'Assemblée, puis cessa tout à coup d'y paraître. Déjà l'orage s'amoncelait sur sa tête. Sans qu'on le nommât, il avait été clairement désigné, aux Jacobins par Robespierre, et à la Convention par Barère, qui, le 29 ventôse, le même jour où Canton avait une dernière fois rendu
(!) Moniteur du oOvenlôscan 11, n° 180.