LIVRE QUATRIÈME
dernier préopinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet, qu'il s'agit ici d'un grand intérêt; qu'il s'agit de savoir si quelques hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. »
11 repoussa énergiquement, dans son discours, la proposition faite par Legendre d'entendre les accusés à la barre, ce qui certainement pouvait être un moyen de salut pour eux. Combattue aussi par Barére, cette proposition n'eut pas de suite ; et Legendre déclara, assez honteusement, il faut le dire, qu'il n'entendait défendre personne.
Comment Robespierre en était-il arrivé à se montrer aussi impitoyable envers l'ancien ami qu'il avait un jour couvert de son influence, envers l'homme avec lequel il avait si longtemps marché de concert dans la carrière de la Révolution ? Non, ce ne fut point par ambition personnelle ; car, plus on étudie ce grand homme, plus on acquiert la conviction qu'il ne rêva jamais une dictature à son profit. Mais il était soupçonneux et méfiant à l'excès; comme Saint-Just, il ne s'écarta jamais de la ligne d'inflexible probité qu'il s'était tracée, et une inspiration du cœur était incapable d'entrer en balance, dans son esprit, avec ce qu'il jugeait indispensable au maintien de la République. La facilité de mœurs de Danton, sa fortune récente, sa vénalité, plutôt soupçonnée que prouvée, quelques paroles imprudentes, comme celles-ci, par exemple, dites en petit comité: « Qu'il prenne garde (Robespierre) que je ne lui jette le dauphin à travers les jambes ; » sa popularité même, finirent par le désigner aux soupçons de Robespierre qui, une fois convaincu de la culpabilité de Danton, le sacrifia sans pitié.
ICO HISTOIRE DK SAINT-JUST
Saint-Just, dans sa confiance illimitée en Robespierre, accepta sans examen les soupçons de son ami. Il ne pouvait connaître, en effet, le passé de Danton, lui qui ne datait que de la Convention, et ce fut sur des notes de la main même de Robespierre, notes restées longtemps inconnues et imprimées depuis quelques années seulement (1), qu'il rédigea son rapport sur les dantonistes. On ne peut nier, au reste, qu'il n'y eût une certaine grandeur à accepter ce rôle d'accusateur, quand le nom de l'accusé était encore un prestige, quand la Convention et les Jacobins étaient présidés par deux dantonistes, lorsque Danton enfin comptait tant d'amis sur les bancs de la Montagne, dont l'opinion publique l'avait sacré chef.
Un silence formidable se fit dans l'Assemblée émue quand Saint-Just entra. Lui, calme, impassible, gravit lentement les marches de la tribune et, au nom des Comités de Salut public et de Sûreté générale, commença en ces termes :
« La Révolution est dans le peuple, et non point dans la renommée de quelques personnages. Cette idée vraie est la source de la justice et de l'égalité dans un État libre; elle est la garantie du peuple contre les hommes artificieux qui s'érigent, en quelque sorte, en patriciens par leur audace et leur impunité. Il y a quelque chose de terrible dans l'amour sacré de la patrie; il est tellement exclusif, qu'il immole tout, sans pitié, sans frayeur, sans respect humain, a l'intérêt public; il précipite Manlius, il immole ses affections privées, il entraîne Régulus à Cartilage, jette un Romain dans un abîme
(I) Cites France, une brochure in- 18 île 29 pages, 1841 . m
et met Marat au Panthéon, victime de son dévouement. »
Après avoir annoncé à la Convention que ses Comités venaient demander justice contre quelques membres de l'Assemblée qui, depuis longtemps, trahissaient la cause populaire, il dit :
« Puisse cet exemple être le dernier que vous donnerez de votre inflexibilité envers vous-mêmes ! Puissiezvous, après les avoir réprimées, voir toutes les factions éteintes, et jouir en paix de la plénitude de votre puissance légitime et du respect que vous inspirez. »
Et ces membres, c'étaientDanton, Camille Desmoulins, Lacroix et autres, dont la Convention entendit, sans frémir et en l'approuvant, l'interminable acte d'accusation. Suivant Saint-Just, l'aristocratie disait : « Ils vont s'enlre-détruire; » et lui, n'y croyant pas, répondait : « C'est elle que nous détruisons. » Sans doute, Danton et ses amis, par leur liaison avec des royalistes connus, offraient large prise à l'accusation, mais si Saint-Just eût pressenti les applaudissements avec lesquels tous les contre-révolutionnaires devaient accueillir chacune des paroles de son rapport, il aurait ouvert les yeux, reculé devant son œuvre et déchiré ces pages où la réaction, sous ces lignes sanglantes qui la frappaient aussi, trouva cependant un concours si puissant et si inespéré. La République se déchirant de ses propres mains! que pouvaient espérer de mieux ses ennemis?
Mais, dans ces hommes qui s'étaient écartés de sa ligne, qui avaient été liés avec des royalistes et les avaient défendus, comme avait fait Camille Desmoulins
pour le général Dillon, dans ces hommes enfin dont quelques-uns avaient attaqué si violemment le Comité de Salut public, Saint-Just crut voir des traîtres et le dernier espoir de la tyrannie, et il continua :
« Nous avons passé par tous les orages qui accompagnent ordinairement les vastes desseins. Une révolution est une entreprise héroïque dont les auteurs marchent entre la roue et l'immortalité : la dernière vous est acquise, si vous savez immoler les factions ennemies... Plaise au ciel que nous ayons vu le dernier orage de la liberté, et que l'expérience nous ait appris qu'il faut une garantie aux gouvernements libres! C'est ce que je me propose de vous démontrer encore, en vous offrant dans ses détails, dans sa marche, ses moyens et son but, la conjuration ourdie depuis plusieurs années contre la Révolution. »
11 énumère alors toutes les factions, toutes les intrigues qui, depuis l'ouverture des états généraux, ont désolé la Révolution. Dans ce dédale, où la lumière n'a pas encore entièrement pénétré de nos jours, s'il marche souvent à tâtons, il rencontre parfois la vérité; il a raison évidemment lorsqu'il attribue à l'étranger, et par là il faut entendre aussi les émigrés, une partie des menées par lesquelles fut compromise la République.
« L'étranger, dit-il, a conspiré sans cesse au milieu de nous depuis cinq ans, en corrompant les orateurs pour nous donner des conseils funestes que les circonstances amenées ne permettaient pas de combattre, en avilissant nos monnaies , en bouleversant nos colonies, en achetant les généraux et les pouvoirs, en détruisant