‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 223 sur 351 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

notre commerce, en interceptant la circulation des denrées, etc., il a moins espéré de la force des armes que de l'imprévoyance des Français... L'étranger favorisa les diverses factions; il leur donna des armes dans la Vendée. Avec elles, il incendia les arsenaux; par elles, il disloqua l'empire et fit tendre au fédéralisme pour en réunir les débris sous le régime monarchique; par elles, il soutint Dumouriez; par elles, il a tout tenté pour vous détruire, pour renverser votre gouvernement, vous amollir et vous renouveler. L'étranger employa ces factions à tous les crimes par lesquels il prétendit à relever le trône et à nous empêcher de constituer la République. »

Puis, mettant en scène Ghaumette, qu'attendait aussi l'échafaud, il lui reproche les débordements qui d'une chose grande et sérieuse ont fait une comédie ridicule.

« On attaqua, poursuit-il, l'immortalité de l'âme qui consolait Socrate mourant; on prétendait plus : on s'efforça d'ériger l'athéisme en un culte plus intolérant que la superstition. On attaqua l'idée de la Providence éternelle qui, sans doute, a veillé sur nous. On aurait cru que l'on voulait bannir du monde les affections généreuses d'un peuple libre, la nature, l'humanité, l'Être suprême, pour n'y laisser que le néant, la tyrannie et le crime. Combien d'ennemis n'espéra-t-on point faire à la liberté en.luï imputant ces outrages...

» Les partis criminels chargés par l'étranger d'attaquer la représentation nationale et de provoquer votre renouvellement vous ont présentés comme affaiblis, comme usés par dix-huit mois de travaux; ceux-là n'en ont point dit autant des tyrans qui pèsent sur l'Europe

depuis un demi-siècle; ils ne sont point usés ceux qui conspiraient parmi nous depuis plusieurs années. Le crime lasserait-il moins que la vertu?

» Est-il une puissance au monde aussi sincère, aussi amie du peuple, aussi reconnaissante envers lui que vous l'avez été? est-il beaucoup de gouvernements dans l'histoire qui aient soutenu, comme vous, le poids de quinze armées, celui de tant de trahisons, celui d'un continent entier devenu injustement l'ennemi du peuple français? Vous êtes usés ! et vous avez vaincu l'Europe, et vous avez douze cent mille combattants ! Vos ennemis ne sauraient payer trop cher votre destruction... Le peuple français, partout vainqueur, ordonne à sa représentation de prendre place au premier rang des puissances humaines. C'est le peuple qu'on humilie en vous : vous lui êtes comptables du dépôt sacré de sa grandeur. Le peuple a reconnu la République; sa volonté n'a pas besoin de sanction étrangère ; son mépris et la victoire sont sa réponse à tous les tyrans, ou bien : « On sait ici mourir! »

Quels accents! Quelle fierté! Comme le cœur de la République battait et tressaillait dans cet ardent et superbe jeune homme! Ah! pourquoi faut-il qu'après tant de belles choses, si bien exprimées, vienne cette longue énumération des crimes, plus ou moins fondés, reprochés aux dantonistes? Fatal aveuglement! Égarement d'un âme généreuse et stoïque qui vit des crimes là où il y eut sans doute beaucoup de légèreté et peutêtre un peu de corruption. Au reste, ici ce n'est plus Saint-Just qui parle, c'est Robespierre qui, par la bouche de son jeune ami, dresse cet acte d'accusation que va tout à l'heure sanctionner la Convention tout entière.

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