LIVRE QUATRIEME
veau, s'efforcent de faire remonter a des causes mystérieuses certains faits logiques dont l'explication est la plus naturelle du monde. Comme quelques auteurs n'ont paru voir dans la mort de Camille Desmoulins qu'une vengeanee personnelle de Saint-Just, il s'en est rencontré un qui a trouvé piquant d'attribuer à la même cause la proscription de Hérault-Séchelles. 11 a donc raconté, sans dire aucunement de quelle source lui venait l'anecdote, que, dans un dîner auquel assistaient tous les membres du Comité de Salut public, Hérault, à la suite d'une discussion, aurait menacé Saint-Just de lui donner « vingt « coups de pied dans le ventre; » d'où la rancune de Saint-Just (1). Mais l'accusation tombe par son absurdité même. Quoi ! cette dispute cl cette menace auraient eu lieu devant un aussi grand nombre de témoins, et seraient ébruitées pour la première fois dans un livre à peu près inconnu et peu apprécié? Mais, si Hérault, qui avait été très-lié avec Saint-Just, qui était, avant tout, un homme fort doux, fort affable et tout à fait incapable des grossièretés que lui prête un maladroit ami, eût cru voir dans son arrestation et dans son procès une vengeance particulière de Saint-Just, il n'aurait pas manqué de le crier par-dessus les murailles d'en faire reproche à son accusateur, comme Camille Desmoulins; et s'il n'a pas usé de ce moyen de défense, c'est donc que le fait est de la plus insigne fausseté. C'est le pendant du coup de pied donné à madame Salles. Quelle étrange manière de procéder lorsqu'on écrit la vie d'un grand citoyen, même à un point de vue hostile, que d'aller quêter n'importe
(1) M. Éd. Fleury a trouvé l'anecdote dans Y Histoire de la Révolution, par deux amis delà liberté. Quelle bonne fortune pour lui ! Il s'est donc empressé de la coucher dans son libelle, sous forme hypothétique, il est vrai. Était-ce un remords? (Voyez Saint-Just et la Terreur, t. II, p. 161.)
où les calomnies les plus sottes et les plus invraisemblables! Mais, en matière d'histoire, quand il s'agit d'un homme dont le rôle a été considérable et utile, tout fait défavorable, ne s'appuyant pas sur des témoignages irrécusables et authentiques, doit être rejeté par l'écrivain qui se respecte.
Pour Hérault, comme pour les autres dantonistes, Saint-Just se contente de développer les notes de Robespierre. Il lui reproche surtout ses liaisons avec Proly et Dubuisson; il l'accuse d'avoir, comme membre du Comité de Salut public, mis tout en usage pour éventer les projets du gouvernement; mais le principal grief contre Hérault était son infraction à la loi par laquelle était puni de mort quiconque serait convaincu d'avoir donné asile à un émigré. Lex dura, sed lex.
A Lacroix, depuis longtemps déjà accusé de dilapidations en Belgique, il fait un crime de ses richesses, dont la source était suspecte, mais sans préciser et par rélicence, moins explicite que ne l'est Robespierre dans son manuscrit. « D'où vient le faste qui l'entoure? » dit-il; et plus loin : « Que ceux dont j'ai parlé nous disent d'où vient leur fortune; que Lacroix dise pourquoi, l'été dernier, il se faisait acheter de l'or par un banquier. » Certes, il n'appartenait qu'à des hommes intègres, comme Robespierre et Saint-Just, de tenir un pareil langage.
Puis, après avoir amèrement reproché à Philippeaux d'avoir, dans des récits pleins de mensonges, attaqué le Comité de Salut public comme associé à la trahison, après lui avoir reproché de s'être mêlé à toutes les intrigues, il termine par des considérations qu'il faut admirer sans réserve, tout en regrettant qu'elles aient été le couronnement du rapport qui a livré Danton et ses amis au Tribunal révolutionnaire.