‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 228 sur 351 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Les paroles de Danton avaient causé une profonde impression sur l'auditoire et sur quelques membres du jury. Le tribunal était aux abois; le troisième jour, il suspendit la séance. Fouquier-Tinville écrivit au Comité de Salut public une lettre où était dépeinte, en termes menaçants, l'agitation des accusés, et dans laquelle il demandait que la Convention prît des mesures qui armassent le tribunal d'un pouvoir extraordinaire. On a beaucoup reproché à Saint-Just de n'avoir pas lu à la Convention la lettre de Fouquier, et de s'être contenté de dire : « L'accusateur public du tribunal a mandé que la révolte des coupables avait fait suspendre les débats de la justice jusqu'à ce que la Convention ait pris des mesures. » Il y a là une subtilité singulière, et l'on peut affirmer, au contraire, que la simple lecture de la lettre de Fouquier eût produit beaucoup plus d'effet que les paroles de Saint-Just. 11 y était dit : « Un orage terrible gronde depuis l'instant que la séance est commencée ; des voix effroyables réclament la comparution et l'audition des députés... Il est impossible de vous tracer l'agitation des esprits, malgré la fermeté du tribunal. Il est instant que vous vouliez bien nous indiquer notre règle de conduite, et le seul moyen serait un décret , à ce que nous prévoyons. » — « S'il n'y avait pas de révolte, dit Billaud-Varennes dans son Mémoire justificatif, qui pouvait motiver cette demande d'un décret, précédée de ces mots: Un orage terrible gronde... Des voix effroyables réclament... Il est impossible de vous tracer l'état des esprits (1)...? » Voilà les excellentes raisons qu'on n'eût pas manqué d'invoquer s'il se fût agi d'un autre.

Presque au même moment, une circonstance fatale

(1) Voyez \v Mémoire en réponse à Lecoinlre, p. 69-70.

vint prêtera l'accusation un secours inattendu. Le bruit s'étant répandu, dans la prison du Luxembourg, que l'opinion publique semblait pencher en faveur des accusés, une sorte de conspiration s'organisa aussitôt. Quelques détenus entreprenants, à la tête desquels était le général Dillon, résolurent de tenter un soulèvement au moyen de quelques mille livres jetées aux masses. En cas de succès, on devait immoler les membres du Comité de Salut public, dissoudre la Convention nationale et ouvrir les prisons. Dillon eut l'imprudence de prendre pour confident un prisonnier nommé Laflotte, ancien agent de la République à Florence ; celui-ci, dans l'espoir d'obtenir sa liberté, dévoila le complot. L'administrateur de police s'empressa de rendre compte au Comité de Salut public des révélations de Laflotte. Billaud- Varennes et Saint-Just étaient seuls présents dans les bureaux. Saint-Just rédigea aussitôt un rapport trèscourt, mais d'une violence inouïe, et il courut le présenter à la Convention, après l'avoir soumis à ses collègues du Comité de Salut public et aux membres du Comité de Sûreté générale. 11 y dépeignait la tenue furieuse des accusés à l'audience, et la conspiration ourdie en leur faveur dans les prisons.

« Nous vous remercions, ajoutait-il, de nous avoir placés au poste de l'honneur; comme vous, nous couvrirons la patrie de nos corps. Mourir n'est rien , pourvu que la Révolution triomphe ; voilà le jour de gloire ; voilà le jour où le Sénat romain lutta contre Catillina; voilà le jour de consolider pour jamais la liberté publique. Vos comités vous répondent d'une surveillance héroïque. Qui peut vous refuser sa vénération dans ce moment terrible où vous combattez pour la dernière fois contre la faction

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qui fut indulgente pour vos ennemis, et qui aujourd'hui retrouve sa fureur pour combattre la liberté? »

Billaud-Varennes lut ensuite le procès-verbal de la déclaration de Laflotle, rédigé par l'administrateur de la police (1); puis l'Assemblée, obéissant à je ne sais quelle ivresse qu'expliquent seuls la fureur et l'enthousiasme de ce temps, décréta, toujours à l'unanimité, que le président du Tribunal révolutionnaire emploierait tous les moyens fournis par la loi pour faire respecter son autorité, et que tout prévenu de conspiration qui résisterait ou insulterait à la justice nationale serait mis hors des débats sur-le-champ. C'était ôter la parole aux accusés. Amar et Voulland, deux thermidoriens! qui, dans l'affaire de Danton, apportèrent un épouvantable acharnement, allèrent remettre le décret à Fouquier-Tinville. Ce fut à eux que Danton, les apercevant dans la tribune de l'imprimeur, adressa, en les menaçant du poing, cette foudroyante apostrophe : « Voyez-vous ces lâches assassins, ils ne nous quitteront qu'à la mort. «Les dantonistes, en effet, n'avaient plus qu'à mourir.

Ce décret de la Convention nationale est affreux sans doute, tous les historiens l'ont jugé ainsi; mais enfin la passion de l'époque le justifie jusqu'à un certain point. Qui croirait cependant qu'il a passé presque tout entier dans la loi du 9 septembre 1835, sur les cours d'assises, loi par laquelle la cour est investie du droit d'expulser

(1) M. Éd. Fleury, qui n'est jamais en resle d'invention quand il s'agit de calomnier la mémoire de Sainl-Just, imagine, proprio molu, que celui-ci s'était fait préparer à l'avance une dénonciation par un agent de police. Il n'y a pas à répondre à une pareille imputation, il n'y a qu'à lu signaler. Voyez dans le Moniteur du 16 germinal le procès-verbal de la déclaration à l'administrateur du département delà police.

tout prévenu qui troublerait l'audience, et de passer outre aux débats, nonobstant l'absence de l'accusé (1).

Le 16 germinal (15 avril), jour de funeste et de douloureuse mémoire, quatorze condamnés furent livrés au bourreau, parmi lesquels Danton, Fabre, Philippeaux, Camille Desmoulins, Hérault, Lacroix, Bazire et Westermann, le vainqueur de la Vendée. Leur mort fut héroïque ; personne n'ignore l'attitude de Danton à son dernier moment; il atteignit au sublime.

S'il eut des vices, les immenses services qu'il a rendus à la Révolution les couvrent largement à nos yeux. En laissant sacrifier un tel homme , Robespierre et Saint- Juste se privèrent d'un puissant auxiliaire qui eût rendu impossible la catastrophe de thermidor. Ils ne devinèrent pas, eux qui voulaient consolider la République , qu'abattre Danton, c'était enlever une des colonnes de l'édifice ; je crois fermement qu'avec lui le triomphe de la République était assuré dans l'avenir; il en eût été la force ; Robespierre, l'àme et la pensée ; Saint-Just, la puissance d'organisation.

Ceux-ci le livrèrent, convaincus de sa corruption ; mais leur bonne foi tenait du délire, c'était l'égarement du patriotisme. « Nous ne voulons plus de privilèges, nous ne voulous plus d'idoles, » avait dit Robespierre; l'idole, c'était Danton ; elle fut renversée, mais sa chute porta la joie au cœur de tous les ennemis de la Révolution, et leur apprit combien étaient fragiles les idoles populaires. « J'entraîne Robespierre! » s'était écrié Danton; la réaction ne s'y trompa point. Un dernier obstacle s'opposait à sa victoire : Robespierre et Saint-Just; dès lors, tous ses efforts se réunirent contre eux pour les dé-

(1) Voyez la loi du 9 septembre 183'j, arl. 9 et 10.

truire à leur tour, et elle y parvint, en quelques mois, en s'associant aux membres les plus sanguinaires et les plus vils de l'Assemblée.

Soixante-quatre ans se sont écoulés depuis le jour où la Convention nationale a immolé Danton, et depuis cette époque les historiens n'ont pas cessé d'agiter les discussions autour de ce fatal holocauste. Les uns ont cherché à le justifier; les autres se sont efforcés d'en rejeter tout l'odieux sur Robespierre; les uns et les autres sont, je crois, hors de la vérité. La mort de Danton a été une irréparable faute; mais elle n'a pas été le fait particulier de celui-ci ou de celui-là, elle a été le fait de la Convention entière : c'a été le crime, je me trompe, c'a été l'erreur de tous.

Quant à Saint-Just, il y a vu un acte de politique, cruel, mais indispensable; il a obéi à des convictions morales qui ont étouffé toute pitié dans son cœur. 11 s'est expliqué lui-même à cet égard : « On avait beaucoup compté sur cette idée que personne n'oserait attaquer des hommes célèbres environnés d'une grande illusion; j'ai laissé derrière moi toutes ces faiblesses; je n'ai vu que la vérité dans l'univers et je l'ai dite. » Là est son excuse. Réfugié dans la pureté de son àme, il n'a pas été assailli par le remords ; et, sa tâche finie dans ce grand procès, il s'est remis à son œuvre de législateur avec la sérénité du devoir accompli (1).

(i) Ce chapitre était écrit depuis longtemps lorsque a paru le tome X de V Histoire de la Révolution française, par M. Louis Blanc. Nous avons trop pris soin de réfuter toutes les calomnies absurdes répandues sur la mémoire des hommes que M. Louis Blanc défend avec la vigueur et le talent qu'on lui connaît, pour ne pas être en droit de protester contre le rôle qu'il a prêté à Saint-Just, à la décharge de Robespierre, dans ce douloureux procès des dantonisles.

D'après l'éloquent historien, il semblerait que Saint-Just a fait manau-

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