LIVRE PREMIER
Un grand nombre de communes blâmèrent énergiquement cet acte coupable, et, entre autres, la commune de Blérancourt, dont la municipalité condamna au feu trente exemplaires de la protestation. L'Assemblée constituante fut informée de cette exécution par une adresse très-probablement rédigée par Saint-Just, adresse qui eut les honneurs de la lecture et que nous avons sous les yeux. Nous la citons ici comme une pièce très-rare et très-curieuse :
« Voici ce qui se passe dans les campagnes, tandis que vous travaillez à la liberté. Puissent-ils rougir, à la lecture de ce qui suit, les tyrans qui cherchent à nous séduire et qui nous représentent la religion comme la Fortune, une bourse à la main, elle qui est si pure et si modérée !
» Extrait du registre des délibérations de la municipalité du bourg de Blérancourt.
» Cejourd'hui 15 mai 1790, la municipalité de Blérancourt étant extraordinairement convoquée,
» François Monneveux, procureur de la commune, a porté la parole, et nous a dit :
» Que le 11 du présent mois, il a été adressé à M. de Saint-Just, électeur au département de l'Aisne , et demeurant audit Blérancourt, un paquet contenant trente exemplaires d'une feuille ayant pour titre Déclaration d'une partie de l'Assemblée nationale, sur un décret rendu le 13 avril 1790, concernant la religion ;
» Qu'à cet envoi était jointe une lettre, remplie de maximes odieuses, qui l'engageait à employer le crédit qu'il a dans ce pays en faveur de la religion sapée par les
décrets de l'Assemblée nationale, et à promulguer l'écrit contenu dans l'envoi.
» Ici, l'assemblée a demandé, d'un seul cri, la lettre et M. de Saint-Just. Ce dernier a été prié de se rendre à l'assemblée, et a fait lecture de la lettre qu'il avait dénoncée lui-même au procureur delà commune.
» Toute l'assemblée, justement révoltée des principes abominables que les ennemis de la Révolution cherchent à faire circuler dans l'esprit du peuple, a arrêté que la Déclaration serait lacérée et brûlée sur-le-champ, ce qui a été fait à l'instant même; et M. de Saint-Just, la main sur la flamme du libelle, a prononcé le serment de mourir pour la patrie, l'Assemblée nationale, et de périr plutôt par le feu, comme l'écrit qu'il a reçu, que d'oublier ce serment. Ces paroles ont arraché des larmes à tout le monde. M. le maire, la main sur le feu, a répété le serment avec les autres officiers municipaux; il a ensuite félicité M. de Saint-Just en lui disant : « Jeune homme, j'ai connu votre père, votre grand-père et votre tayon ; vous êtes digne d'eux. Poursuivez comme vous avez commencé, et nous vous verrons à l'Assemblée nationale. Et ont signé : Honoré, maire; Monneveux, Thuillier l'aîné ; Carbonnier, Dutailly, Quentelat, J.-B. Cappeton et Thuillier le jeune, secrétaire-greffier.
» Heureux le peuple que la liberté rend vertueux et qui n'est fanatique que de la vérité et de la vertu ! Voilà l'esprit qui nous anime; et ce qu'il y a de plus consolant pour nous, c'est que toute la France éprouve les mêmes sentiments. Excusez les paysans qui savent mal exprimer la tendresse, la reconnaissance; mais qui conservent à l'Assemblée nationale, dans l'occasion, des cœurs, du sang et des baïonnettes.
» Nous avons l'honneur d'être, etc.