LIVRE CINQUIEME LSI
des hommes d'une probité trop rigide. Leur sourde inimitié contre une partie des membres du Comité de Salut public commença peut-être après le supplice des dantonistes, mais elle fut muette longtemps encore et n'éclata que lorsque la division se fut mise dans ce fameux Comité. Ils se montrèrent donc d'abord d'une excessive docilité. Fouquier-Tinville ayant informé la Convention que plusieurs détenus du Luxembourg allaient passer en jugement pour avoir comploté de s'emparer des clefs des prisons et d'égorger une partie de l'Assemblée, ce furent des thermidoriens qui s'empressèrent de fournir à l'accusation des armes et de nouvelles victimes. Legendre commença, en déclarant qu'il ne pouvait avoir aucun doute sur la conspiration des prisonniers du Luxembourg, et qu'il avait reçu une lettre anonyme dans laquelle de soi-disant patriotes l'engageaient a assassiner Robespierre et Saint-Just au sein même de la Convention, et à porter ainsi le premier coup à l'Assemblée. « D'après cette lettre, ajoutait-il, les destinées de la France étaient remises dans mes mains; j'étais le seul homme capable de la sauver. Je ne me suis pas laissé séduire par ces belles paroles, mais j'ai regardé le Comité de Salut public comme seul capable de garantir la liberté du naufrage. » Puis il demanda le décret d'accusation contre Simond, ce qui fut volé instantanément. Bourdon (de l'Oise) vint ensuite et déclara, à son tour, qu'une lettre semblable lui avait été remise dans la matinée par un huissier (1). Ces lettres, attribuées à la veuve de Camille Desmoulins, déjà compromise dans la conspiration des prisons, furent l'arrêt de mort de l'infortunée jeune femme. Elle fut condamnée avec la veuve d'Hébert, en même temps que
(!) Voyez le Moniteur du 20 germinal an n, n° 200, séance du 18.
Chaumette, Gobel, Simond, Lapalue, Dillon et autres, et exécutée le 24 germinal. Ah ! ce sang de femmes, qu'il soit tombé des veines d'une obscure victime ou d'une princesse, c'est la tache et le remords de la Révolution ! Elle eût été trop belle et trop pure, si elle eût su se garder de ces fureurs inutiles.
Tandis que le Tribunal révolutionnaire continuait d'accomplir sa sanglante mission, tandis qu'à la Convention et aux Jacobins les anciens amis de Danton venaient insulter à la mémoire du lion immolé et se déclaraient de plus en plus convaincus de ses crimes, quand ils auraient si bien pu garder le silence, le Comité de Salut public poursuivait le cours de ses travaux, que l'Assemblée sanctionnait invariablement, et quelquefois sans discussion. L'armée révolutionnaire fut licenciée; sur le rapport de Carnot, on supprima le conseil exécutif provisoire, et les ministères furent remplacés par douze commis subordonnés au Comité, entre les mains duquel se trouva ainsi centralisé tout le pouvoir exécutif (1).
Ce fut dans une des discussions auxquelles donna lieu, au sein du Comité de Salut public, la proposition de supprimer les ministères, que Saint-Just prononça, sur la question des neutres, un discours extrêmement remarquable, dans lequel il attaqua vivement les ministres sur l'emploi qu'ils faisaient des fonds secrets. On y lit:
« La liberté française a des temples dans bien des cœurs; mais elle n'en a et n'en aura jamais dans les cabinets des ministres, ni dans les sénats d'aucune république moderne...
(I) Voyez le Moniteur du 14 germinal an u, n° 194
» Le temps, les événements, les principes que les événements ont successivement permis de développer, les extensions que les attaques de nos ennemis ont forcé de donner à nos principes, nos succès, nos revers, les dangers qui nous menacent, ceux que nous avons dû accélérer pour notre défense, tous ces objets réunis ont rendu la guerre que fait la République une guerre inévitable, une guerre universelle, une guerre cosmopolite. Ses succès intéressent l'univers ; ses revers ne l'intéressent pas moins. Nous avons généralisé notre cause; nous avons éclairé les principes; tous les regards sont fixés sur eux; nous n'avons plus à décider que des conséquences. Ainsi, dans cette lutte de la liberté des hommes contre la tyrannie des anciens maîtres des États, l'événement affranchira le monde ou rivera pour jamais ses fers (1), »
L'opinion de Saint-Just dut certainement être d'un grand poids dans la décision qui fut prise. Il faut croire que cette mesure fut peu du goût des employés des ministères, car voici un arrêté de la main de Saint-Just, que nous trouvons, à la date du 18 germinal, dans les cartons du Comité :
« Le Comité de Salut public, informé que, depuis le décret qui supprime le conseil exécutif, les affaires sont négligées par les agents du ministère, moins sensibles à l'intérêt public qu'à leur intérêt personnel, déclare que, conformément aux décrets de la Convention nationale, il poursuivra, selon la rigueur des lois, tout agent du
(!) Voyez ce discours reproduit in extenso dans la Revue rétrospective, 2e série, t. IV, |>. 42b et suiv.
gouvernement qui aurait négligé ses fonctions et compromis le service jusqu'à l'établissement des commissions ; il charge, en conséquence, les ministres d'une surveillance rigoureuse, sous leur responsabilité, dans toutes les parties de l'administration.
» Signé : Saint-Just, Billaud, Prieur. »
Comme pour inaugurer dignement son omnipotence relative, le Comité préparait une loi de secours publics, véritable monument de sagesse et d'humanité. S'il se montrait inflexible envers tout ce qui tendait à s'opposer à l'établissement du régime républicain, il faisait instituer, pour examiner les motifs de l'arrestation des citoyens détenus comme suspects, une commission souveraine, armée du pouvoir de prononcer la mise en liberté des citoyens injustement incarcérés. Bien que cette institution n'ait pas rendu les services qu'on pouvait attendre d'elle, il n'en faut pas moins savoir gré à ses auteurs, qu'un profond sentiment de justice avait inspirés.
En même temps les vertus civiques, la probité, la décence et la modestie, la pureté des mœurs étaient chaque jour hautement recommandées, préconisées du haut de la tribune; le Comité de Salut public prêchait d'exemple, et Couthon., dans un magnanime élan, s'écriait, comme pour répondre, de son vivant, à toutes les calomnies futures :
« Rendons tous un compte moral de notre conduite politique, faisons connaître au peuple ce que nous avons été avant la Révolution et ce que nous sommes devenus; quelle a été notre profession, quelle a été notre fortune, si nous l'avons augmentée, et par quels moyens, ou si