LIVRE ClNQUIÈiME
nous ne sommes devenus plus riches qu'en vertus. Que chacun de nous fasse imprimer ce compte moral, et qu'il dise : « C'est la vérité que je vous présente; si je » vous trompe seulement dans une syllabe, j'appelle la » vengeance nationale sur ma tête (1). »
Le lendemain, le même orateur annonça à la Convention que le Comité de Salut public préparait de grandes mesures concernant l'épurement de la morale publique, et que quatre rapports lui seraient successivement présentés sur ce sujet. Saint-Just fut chargé de la rédaction du premier de ces rapports sur la police générale et l'influence morale et politique du gouvernement révolutionnaire. C'est l'exposé des motifs de la fameuse loi du 27 germinal, dont nous parlerons bientôt.
Que se passait-il au sein du Comité de Salut public quand se discutaient ces grands rapports que certains de ses membres étaient plus spécialement chargés de présenter à la Convention? Nul ne le sait; le secret de ces mystérieuses discussions n'a pas été révélé, et pour jamais il est enseveli, car ceux qui auraient pu éclairer l'opinion publique sont morts, victimes de leur dévouement à la chose publique. Un seul homme a vécu jusqu'à nous qui aurait dû rendre à l'histoire ce service de lui dresser avec impartialité ce magnifique monument, c'est Barère. Mais, âme pusillanime, il n'a eu, dans les écrits décousus qu'il a laissés et qui méritent peu de créance, qu'une chose en vue : décliner toute responsabilité des mesures rigoureuses prises par le Comité de Salut public et se faire passer pour un ange de douceur. S'il n'a pas agi avec la plus insigne mauvaise foi, il avait certainement perdu la tète quand il a tracé les notes
(1) Séance du 16 germinal. Voyez le Moniteur du 17, n° 197. II. u.
•ib'6 HISTOIRK DE SAINT-JUST
qu'on a publiées sous le titre de Mémoires, notes pleines des plus grossières erreurs. C'est lui qui a attribué à Saint-Just et à le Bas l'arrestation du général Hoche; ce qu'ont accepté sans examen plusieurs écrivains que nous avons eu déjà l'occasion de réfuter. « Dans un rapport très-malveillant, dit Barère, ils écrivirent au Comité qu'il était urgent de changer le commandant en chef de l'armée de Rhin et Moselle, et qu'en conséquence ils avaient cru devoir faire mettre en arrestation le général Hoche pour l'envoyer rendre compte de sa conduite a Paris (1). » Le général Hoche fut arrêté le 24 germinal de l'an n (13 avril 1794), comme je l'ai dit dans un précédent chapitre ; or, à cette époque, il y avait trois mois que Saint-Just et le Bas avaient quitté Strasbourg et le Bas-Rhin. 11 est incroyable de voir un homme qui a été mêlé de si près aux affaires de ce temps se tromper aussi misérablement. Au reste, il y a si peu de suite dans les idées de Barère, que, quelques lignes plus bas, il écrit : « Le Comité de Salut public était irrité de la désobéissance, de l'orgueil et de la rivalité haineuse de Hoche (2). » N'accuse-t-il pas Pichegru d'avoir trahi la République dès la campagne de 1793? Singulière trahison, qui consistait à battre l'ennemi dans toutes les rencontres !
La grande préoccupation de Barère a été de se faire pardonner par la noblesse, avec laquelle il avait déjà essayé de frayer avant la Révolution, les torts sanglants qu'il pouvait avoir eus envers elle. Rien n'est triste comme cet aplatissement posthume d'un homme qui a
(1) Mémoires de Barère, t. II, p. 174. Voyez, au second chapitre concernant la mission de Saint-Just et de le Bas à Strasbourg, les motifs qui déterminèrent le Comité de Salut public, et non Sainl-Just, à faire arrêter le général Hoche