‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 233 sur 351 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

joué un si grand rôle. J'ai cité à dessein quelques-unes de ses paroles sur l'aristocratie de naissance, tirées, non pas des libelles dont lui aussi avait subi les calomnies, mais de ses propres discours, reproduits par le Moniteur; ce sont certainement les plus cruelles qui aient été prononcées sur la noblesse. Était-ce pour effacer le Vieuxzac, comme disait Camille Desmoulins? C'est fort probable, car je ne crois guère aux convictions de Barère, mais elles n'en restent pas moins son œuvre. En écrivant ses notes, il a compté sans le Moniteur, qui se fût bien gardé de dénaturer les discours d'un membre du Comité de Salut public. Que signifie donc cette reculade impie? Mais n'est-ce pas lui qui, au lendemain même de la catastrophe de thermidor, comme pour bien prouver que Robespierre, Saint-Just et leurs amis avaient été abattus par la terreur et au profit de la terreur, disait à la Convention : « Prenez garde à ce modérantisme funeste qui sait aussi, en parlant de paix et de clémence, tirer parti de toutes les circonstances, même des événements les plus rigoureux. Que l'aristocratie sache bien qu'elle n'a, dans ce temple des lois, que des vengeurs constants et des juges implacables; que le mouvement révolutionnaire ne s'arrête point dans sa course épuratoire... (1). » Saint-Just n'était plus alors ; Barère est donc bien mal venu à rejeter sur lui seul la responsabilité des lois sévères rendues contre la noblesse.

Il raconte qu'un jour, son jeune collègue vint proposer au Comité de Salut public de faire réparer les grandes routes par les nobles détenus, comme rançon des vexations et des exactions féodales de tous genres commises depuis mille ans sur le peuple français par la noblesse.

(I) Voyez le discours de Barère du 10 lliermklor.

Sur l'hésitation du Comité, Saint-Just se serait retiré en s'écriant : « Vous n'êtes pas de taille a lutter contre la noblesse, puisque vous ne savez pas la détruire; c'est elle qui dévorera la Révolution et les révolutionnaires. » Dans tous les cas, il était assez bon prophète. Mais la prétendue réponse de Barère est assez curieuse pour être reproduite ici : a Je crus devoir stipuler pour le caractère national, en disant à Saint-Just et au Comité que la noblesse peut bien être abolie par les lois politiques, mais que les nobles conservent* toujours, dans la niasse du peuple, un rang d'opinion, une distinction due à l'éducation, et qui ne nous permet pas d'agir à Paris comme Marius agissait à Rome (1). » Eh bien, non, en 1794, au sein même du Comité de Salut public, en présence de Billaud-Varennes et de Collot d'Herbois, Barère, qui n'a jamais donné grande preuve de courage, ne s'est pas exprimé ainsi; et j'ai la conviction que les passages les plus rigoureux du rapport et du décret que nous allons analyser, ont eu plutôt son approbation que son blâme. Il n'est pas vrai, comme il l'affirme, que cette loi du 26 germinal soit l'ouvrage de Saint-Just seul; il est constant, au contraire, qu'elle a été élaborée en commun et longuement discutée par les membres du Comité, et la preuve en est dans ces paroles de Couthon, prononcées à la Convention, quelques jours avant la lecture du rapport de Saint-Just : « Le rapport sur la police générale se trouve différé par beaucoup de réflexions que le Comité a faites, et par de nouveaux renseignements qui nécessitent des mesures qui n'avaient pas été prévues et des changements sur beaucoup de points importants. » La loi du 27 germinal fut le contre-coup du procès

(1) Mémoires de Barère, t. Il, p 169.

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