II
les denrées en pays étrangers et répandant sur le commerce de Paris une telle défaveur, qu'on ne voulait plus entendre parler d'approvisionner « cette grande et généreuse ville. » Obtenir la perte de la liberté par la perte de Paris, voilà, suivant lui, le plan de la conjuration.
« Ce plan, reprend-il, n'est pas encore abandonné; on ne s'apercevra de sa destruction totale que lorsque l'abondance aura reparu. Si vous voulez qu'elle reparaisse, il faut éteindre le fédéralisme par une police sévère, par le rappel à l'ordre de toutes les autorités, de tous les magistrats... 11 faut que vous fassiez une cité, c'est-à-dire des citoyens qui soient amis et frères; il faut que vous rétablissiez la confiance civile; il faut que vous fassiez entendre que le gouvernement révolutionnaire ne signifie pas la guerre ni l'état de conquête, mais le passage du mal au bien, de la corruption à la probité, des mauvaises maximes aux bonnes; il faut que vous couvriez de honte ces histrions payés par l'étranger pour donner au peuple de mauvais conseils et égarer la raison publique. »
Plus loin, il trace, de main de maître, le portrait du vrai patriote, et certes, si tous se fussent réglés sur ce modèle, la Révolution eût été pure de bien des excès. Écoutez :
« Un homme révolutionnaire est inflexible; mais il est sensé, il est frugal, il est simple, sans afficher le luxe de la fausse modestie; il est l'irréconciliable ennemi de tout mensonge, de toute indulgence, de toute affectation. Comme son but est de voir triompher la Révolution, il ne la censure jamais; mais il condamne ses ennemis sans l'envelopper avec eux. 11 ne l'outrage point; mais
il l'éclairé, et, jaloux de sa pureté, il s'observe, quand il en parle, par respect pour elle; il prétend moins être l'égal de l'autorité, qui est la loi, que l'égal des hommes, et surtout des malheureux. Un homme révolutionnaire est plein d'honneur; il est policé sans fadeur, mais par franchise, et parce qu'il est en paix avec son propre cœur; il croit que la grossièreté est une marque de tromperie et de remords, et qu'elle déguise la fausseté sous l'emportement. Les aristocrates parlent et agissent avec tyrannie. L'homme révolutionnaire est intraitable aux méchants, mais il est sensible; il est si jaloux de la gloire de sa patrie et de la liberté, qu'il ne fait rien inconsidérément; il court dans les combats, il poursuit les coupables et défend l'innocence devant les tribunaux; il dit la vérité afin qu'elle instruise et non pas afin qu'elle outrage; il sait que pour que la Révolution s'affermisse, il faut être aussi bon qu'on était méchant autrefois; sa probité n'est pas une finesse de l'esprit, mais une qualité du cœur et une chose bien entendue, un homme révolutionnaire est un héros de bon sens et de probité...
» Si vous faites toutes ces choses, continue-t-il, vous contrarierez tous les vices, à la vérité, mais vous sauverez la patrie. Ne vous attendez pas à d'autre récompense que l'immortalité. Je sais que ceux qui ont voulu le bien ont souvent péri ; Codrus mourut précipité dans un abîme; Lycurgue eut l'œil crevé par les fripons de Sparte, que contrariaient les lois dures, et mourut en exil; Phocion et Socrate burent la ciguë; Athènes même, ce jour-là, se couronna de fleurs : n'importe, ils avaient fait le bien; s'il fut perdu pour leur pays, il ne fut point caché pour la Divinité. »
Puis le jeune orateur en revient à son thème favori, la
censure des fonctionnaires publics qui se font remarquer par des manières insolentes pour parvenir, au lieu de s'occuper du bien général et de la destruction des abus. Il examine ensuite quels doivent être les principes de la police, et la police des monarchies gagnerait singulièrement à suivre les préceptes de Saint-Just.
« La police, dit-il, a reposé sur de faux principes. On a cru qu'elle était un métier de sbires : non point. Rien n'est plus loin de la sévérité que la rudesse; rien n'est plus près de la frayeur que la colère La police a marché entre ces deux écueils. Elle devait discerner les ennemis du peuple, ne les point ménager, ne les pas craindre; il arrive souvent le contraire. Au lieu de se conduire avec fermeté et dignité, elle agissait avec faiblesse ou imprudence, et compromettait la garantie sociale par la violence ou l'impunité. Beaucoup de gens traitaient sans distinction un aristocrate et un patriote; ils faisaient une marchandise d'arrêter les gens et de les mettre en liberté. Et, au lieu de rendre leur pouvoir utile au peuple, ils le lui rendaient funeste et protégeaient ses ennemis. Ils disaient aux aristocrates : « Nous faisons ce métier pour » éviter que d'autres plus cruels ne le fassent; » ils disaient au peuple : « Tremblez. » On faisait tout pour corrompre l'esprit public et l'opposer à la Convention.
» Esprit n'est pas le mot, mais conscience. 11 faut s'attacher à former une conscience publique; voilà la meilleure police. L'esprit public est dans les têtes, et comme chacun ne peut avoir une influence égale d'entendement et de lumières, l'esprit public est une impulsion donnée. Ayez donc une conscience publique, car tous les cœurs sont égaux par le sentiment du bien et du mal, et elle se compose du penchant du peuple vers le bien général.