LIVRE CINQUIÈME
Cette âpre censure qui n'épargnait aucun vice, aucun abus ; cette lumière portée dans les ténèbres de la tyrannie administrative, dans le dédale de ce pouvoir occulte qu'on appelle la bureaucratie, cette austérité enfin n'était guère de nature a concilier à Saint-Just les sympathies des fonctionnaires; aussi, après thermidor, se sentant débarrassés d'un grand poids, pousseront-ils un cri d'allégresse, tandis que, refoulés dans l'ombre, les vrais amis du peuple gémiront, muets et désespérés. C'est cette vertu farouche qui a fait dire à Barère, dans une des rares occasions où il a rendu justice à Saint-Just : « Ses mœurs politiques étaient sévères, quel succès pouvait-il espérer? »
A la suite de ce rapport, fut présenté un important décret que, après une discussion de deux jours, l'Assemblée adopta avec quelques modifications plus rigoureuses, ceci est à noter. Il était dit, entre autres dispositions :
« Les prévenus de conspiration seront traduits, de tous les points de la République, au tribunal révolutionnaire à Paris...
» Aucun ex-noble, aucun étranger, avec lesquels la République est en guerre, ne peut habiter Paris, ni les places fortes, ni les villes maritimes pendant la guerre. Tout noble ou étranger dans les cas ci-dessus, qui y serait trouvé dans dix jours, est mis hors la loi. »
Saint-Just avait proposé le délai d'un mois; Bréard, un thermidorien! demanda celui de huit jours : « Les ci-devant nobles, dit-il, n'ayant pas mis si longtemps pour venir à Paris y tramer des conspirations contre la liberté. » L'Assemblée, comme on le voit, prit un terme
moyen. De nombreuses exceptions, au reste, adoucissaient la rigueur de cet article.
« Le séjour de Paris, des places fortes, des villes maritimes est interdit aux généraux qui n'y sont point en activité de service. »
On reconnaît là les appréhensions de Saint-Just,à l'égard des usurpations et du despotisme militaires.
« Tous les citoyens seront tenus d'informer les autorités de leur ressort, et le Comité de Salut public, des vols, des discours inciviques et des actes d'oppression dont ils auraient été victimes ou témoins. »
Plus loin, que de précautions pour sauvegarder la liberté individuelle!
« La Convention nationale ordonne à toutes les autorités de se renfermer rigoureusement dans les limites de leurs institutions, sans les étendre ni les restreindre. Elle ordonne au Comité de Salut public d'exiger un compte sévère de tous les agents, de poursuivre ceux qui servi ront les complots et auront tourné contre la liberté le pouvoir qui leur aura été confié.
» Le respect envers les magistrats sera religieusement observé; mais tout citoyen pourra se plaindre de leur injustice, et le Comité de Salut public les fera punir selon la rigueur des lois. »
Enfin, portait l'article XXIII :
« Le Comité de Salut public encouragera , par des in-
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demnités et des récompenses, les fabriques, l'exploitation de mines, les manufactures; il protégera l'industrie, la confiance entre ceux qui commercent ; il fera des avances aux négociants patriotes qui offriront des approvisionnements au maximum ; il donnera des ordres de garantie à ceux qui amèneront des marchandises à Paris ; pour que les transports ne soient pas inquiétés, il protégera la circulation des rouliers dans l'intérieur , et ne souffrira pas qu'il soit porté atteinte à la bonne foi publique. »
Que si quelques-uns des articles de ce décret sont empreints d'une excessive rigueur, nécessitée par les circonstances, combien d'autres renferment de sages, d'utiles dispositions, et témoignent, devant la postérité, de l'amour que portait au peuple cette Convention tant calomniée! „
Ruhi proposa l'impression et la traduction du rapport, et l'Assemblée, comme de coutume, adopta avec enthousiasme cette proposition.
Ce fut la dernière fois que Saint-Just prit la parole à la tribune, jusqu'à la funeste journée du 9 thermidor. Depuis lors, il fut presque toujours absent de Paris. Quelques jours après avoir prononcé ce discours, il fut de nouveau envoyé comme commissaire général près l'armée du Nord, vers laquelle se tournaient avec anxiété les regards de la France et où il restera presque constamment désormais. Il partit le 10 floréal de l'an n, avec le Bas, son fidèle ami; tous deux allaient donner au monde le spectacle du plus absolu dévouement que de grands citoyens aient jamais offert à leur patrie.
Mais, avant de suivre dans leur glorieuse mission ces héroïques envoyés de la Convention nationale, il convient de venger Saint-Just de la plus infâme calomnie