‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 241 sur 351 · LIVRE CINQUIÈME 20o · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME 20o

vice. Ah ! pour qu'à cette étrange accusation, l'Assemblée ne se soulevât pas indignée, il fallait qu'elle fût déjà tombée bien bas ! Courtois ne manqua pas de ramasser ces mensonges, et, dans son monstrueux rapportai laissa entendre que les vaincus de thermidor avaient l'habitude de se plonger dans de royales orgies. Mais, si la Convention resta muette devant ces ridicules déclamations, le bon sens public en fit justice, et jusqu'à la chute de l'empire, ces stupides calomnies demeurèrent enfouies dans le mépris et dans la boue.

Quand vint la Restauration, nombre d'écrivains royalistes, emportés, les uns par un zèle de réaction fougueuse, les autres par l'appât d'un gain facile et abondant, fouillèrent cette fange et en tirèrent ces sottises depuis longtemps oubliées. Alors parurent la Biographie des Conventionnels, Y Histoire pittoresque de la Convention, Y Histoire secrète du Tribunal révolutionnaire, les Mémoires de Senar et autres libelles de la même farine (1). En effet, il ne pouvait entrer dans l'esprit de la réaction de laisser à des hommes comme Robespierre et Saint- Just cet éclatant reflet de pureté qui les couvre encore, qu'on a essayé vainement de leur enlever et qui, à lui seul, suffirait pour justifier et immortaliser leur mémoire.

En 1794, vivait à Paris une femme de mœurs dou-

({) Si Ton veut savoir jusqu'à quel point la calomnie se donnait carrière à celle époque, on n'a qu'à lire les Souvenirs et anecdotes sur la Révolution, par M. Harmanl, ancien député et préfet du Bas-Rhin. Voilà un de ces fantaisistes de la calomnie que l'implacable justice doit clouer au pilori de l'histoire. C'est dans son livre qu'on lit que Saint-Just, ayant envoyé à la guillotine une jeune fille dont il avait vainement sollicité les faveurs, avait fait tanner sa peau et s'en était fait confectionner une culotte qu'il portait toujours.

teuses, âgée alors de 42 ans (1); elle se nommait madame de Sainte-Amaranthe, et se disait veuve d'un ancien garde du corps , tué dans les journées d'octobre. Sa maison était un rendez-vous de plaisir où s'étaient longtemps réunis des hommes appartenant a tous les partis; on y jouait et l'on y conspirait à la fois; le conspirateur de Balz en était le principal habitué.

Madame de Sainte-Amaranthe avait deux enfants : une fille, mariée à M. de Sartines, fils de l'ancien lieutenant de police, et un fils, âgé de 18 ans à peine. Toute cette famille, compromise par ses relations avec Proly et Desfieux, avait été arrêtée peu de jours après le supplice des hébertistes; elle était détenue depuis celte époque, quand, sur le rapport d'Élie Lacoste, elle fut livrée au Tribunal révolutionnaire, avec Lamiral et Cécile Renaud. Ni Robespierre, ni Saint-Justne se mêlèrent de ce grand procès dans lequel furent impliqués cinquante-quatre accusés, et, lorsqu'il se dénoua tragiquement sur l'échafaud, le 27 prairial (7 juin 1794), Saint-Just était en mission à l'armée du Nord. C'est cependant de la mort de madame de Sainte-Amaranthe, qu'à défaut d'autres sujets plus vraisemblables, les écrivains royalistes se sont servis pour les calomnier l'un et l'autre.

Les uns, comme Nougaret, Beuchot et Georges Duval, ont prétendu que Robespierre avait fait périr madame de Sainte-Amaranthe dans la crainte qu'elle ne trahît des projets qu'il aurait dévoilés chez elle, dans un dîner où il se serait laissé échauffer par le vin. Ils ne se sont pas demandé si, à l'époque où ils ont placé cette prétendue scène d'ivresse et ces prétendues révélations, madame de Sainte-Amaranthe n'était pas en prison depuis deux mois;

(i) Archives de la préfecture de police.

Page 1