LIVRE CINQUIÈME
les calomniateurs n'y regardent pas de si près. D'autres, comme l'espion Senar, dans des Mémoires arrangés, ont attribué la mort de madame de Sainte-Amaranthe à Saint-Just, furieux de n'avoir pu obtenir les faveurs de cette dame, âgée alors, ainsi que nous venons de le dire, de 42 ans.
Or, ni Robespierre ni Saint-Just ne mirent jamais les pieds dans la maison de madame de Sainte-Amaranthe; au reste, il n'est pas d'historiens sérieux et honorables qui aient accepté ces fables grossières. Si quelques-uns, comme M. de Lamartine, ont pu croire qu'en effet Robespierre avait dîné un jour chez madame de Sainte-Amaranthe, ils ont au moins répudié cette ignoble scène d'ivresse, inventée par un libelliste sans conscience. L'auteur des Girondins suppose que Robespierre « enlr'ouvrit ses desseins pour y laisser lire l'espérance (1). »
Ici, nous cédons pour quelques instants la place à l'honorable et savant membre de l'Institut, M. Philippe le Bas, fils de l'ami de Saint-Just, qui a cru devoir répondre à l'assertion de M. de Lamartine, et qui a bien voulu nous communiquer sa réfutation. Les lecteurs nous sauront gré de mettre sous leurs yeux cette noble et digne réponse.
« Les chapitres consacrés à madame de Sainte-Amaranthe reposent sur des données qui ne méritent aucune confiance. M. Duplay, mon oncle, dont le témoignage ne saurait être récusé, m'a donné l'assurance formelle que Robespierre n'avait jamais eu aucune relation avec cette femme, qu'il regardait comme une intrigante de mœurs plus que suspectes, et que, par conséquent, le dîner au-
(I) Histoire des Girondins, I. VI il, p. 255.
quel il aurait été conduit par Trial, n'est rien autre chose qu'une fable. 11 ajoutait que ce comédien n'était point, comme on l'a dit, un des familiers de Robespierre, et ma mère, de son côté, atteste qu'elle ne l'a jamais vu dans la maison paternelle. Ce qui vient à l'appui de ces assertions, c'est que Trial fut nommé, le 11 thermidor, par le Comité de Salut public, pour recevoir les actes civils de la Commune de Paris, et que les actes de décès des cent cinq victimes delà journée du 9, actes qui n'ont été rédigés que dix-sept jours après l'exécution, sont tous revêtus de la signature de ce personnage, prenant letitre d'officier muuicipal. On doit donc en conclure que, loin d'avoir été l'ami de Robespierre, il était bien plutôt lié avec ses antagonistes, puisque ceux-ci, au lieu de le proscrire comme dévoué à leur ennemi, l'admirent au nombre des membres de la Commune régénérée.
» Mais, si Robespierre n'a jamais vu madame de Sainte- Amaranthe, s'il n'a jamais mis les pieds chez elle, on n'en peut dire autant de son frère. Longtemps avant le procès de Danton, Robespierre le jeune, mon oncle et Simon Duplay, neveux de mon grand-père, y furent conduits, un soir, au sortir de l'Opéra, par Michot, un des sociétaires du Théâtre-Français, et cette escapade fut si sévèrement blâmée par Maximilien, que, malgré tout l'attrait d'une pareille maison pour des hommes dont le plus âgé avait à peine vingt-neuf ans, ils se gardèrent bien d'y retourner.
» A-t-on, de cette visite qui n'avait rien de prémédité, conclu que des rapports existaient entre madame de Sainte-Amaranthe et Robespierre? A-ton pris le jeune pour l'aîné, et bâti postérieurement sur cette erreur la fable qui a eu malheureusement trop de cours? Je l'ignore; mais il n'en reste pas moins démontré que
le récit en question est tout ce qu'il y a de plus mensonger.
» Du reste, monsieur, vous paraissez avoir reconnu qu'il y a dans toute cette anecdote beaucoup d'invraisemblance, puisque vous n'avez pas admis, avec Nougaret, avec M. Beuchot et surtout avec Georges Duval, la prétendue scène d'ivresse où Robespierre aurait trahi ses projets. Il est à regretter que vous n'ayez pas cru devoir pousser la critique plus loin. Ce qui aurait pu vous y engager, c'est une autre version qu'on trouve dans les Mémoires de Senar. Suivant ce dernier, madame de Sainle-Amaranthe n'aurait dû son supplice et celui de sa famille qu'à une ignoble vengeance de Saint-Just, furieux de ce qu'elle lui avait refusé ses faveurs pour les accorder a un autre. De ces deux données, si contradictoires, il y en a nécessairement une qui est fausse, si elles ne le sont pas toutes deux. Je crois vous avoir prouvé que la première n'a aucune valeur historique, voyons ce qu'il faut penser de la seconde.
» Évidemment, vous n'y croyez pas, puisque vous n'en avez tenu aucun compte et que vous avez adopté la première, en en faisant disparaître ce qu'elle avait de trop odieux et de trop invraisemblable. Et cependant, monsieur, de ces deux versions, la seule qui eût quelque apparence de vérité, c'était celle que vous avez rejetée, puisqu'il résulte d'une note de police, trouvée dans les papiers de Saint-Just, « que la dame Sainte-Amaranthe était surveillée, comme suspecte de complicité, dans une conspiration royaliste dont elle tenait tous les fils et dont sa maison était le centre. Mais cette pièce a-t-elle toute la valeur qu'on paraît avoir voulu lui donner? La surveillance en question était-elle vraiment exercée par ordre de Saint-Just? Ne l'était-elle pas plutôt par ordre