LIVRE CINQUIÈME
paraît constant que, depuis assez longtemps, madame de Sainte-Amaranthe était dans le secret de ce conspirateur, et que l'attention du Comité de Salut public était éveillée à cet égard. On en voit la preuve dans les paroles de Saint-Just que j'ai citées plus haut. Si donc elle fut comprise dans l'acte d'accusation du 26 prairial, c'est que, probablement, les soupçons s'étaient changés en preuves. Assurément, tous ceux qui comparurent avec madame de Sainte-Amaranthe devant le Tribunal révolutionnaire n'étaient pas innocents. Le fait est hors de doute pour Desvaux, secrétaire de Batz; pour Cortey et pour Michonis, qui, d'après les aveux mêmes de Desvaux et les témoignage des pièces que M. Eckard a pu vérifier aux archives du Tribunal révolutionnaire, avaient secondé de Batz dans ses tentatives pour délivrer Louis XVI, le 21 janvier, et pour faire évader Marie-Antoinette du Temple, puis de la Conciergerie. On peut conjecturer qu'il en était de même de beaucoup d'autres, et si la communication des dossiers de ce genre de procès n'était pas exclusivement réservée aux écrivains royalistes, il est probable que ce qui n'est aujourd'hui que conjecture deviendrait bientôt une certitude.
» D'après tout ce qui précède, monsieur, je ne puis admettre, avec les écrivains que j'ai nommés, que Robespierre ait ordonné la mort de la famille de Sainte-Amaranthe pour prévenir les dangers auxquels il s'était exposé par son intempérance; mais je ne saurais non plus me persuader qu'il se soit opposé, comme vous le dites, a la mise en accusation de celte famille, si, comme le rapport de Lacoste le fait supposer, elle avait trempé dans le complot du baron de Batz, et si, en effet, Vadier avait entre les mains toutes les pièces qui prouvaient sa culpabilité. Je puis encore moins croire que l'indul-
gence de Robespierre ait eu pour cause, plus ou moins directe, l'initiation de madame de Sainte-Amaranthe et de ses filles aux mystères de Catherine Théot (et non pas Théos). Si ce fait eût eu la moindre vraisemblance,Vadier n'eût pas manqué de s'en faire un argument. Or, il n'en dit pas un seul mot dans son rapport, qui, permettezmoi de vous le faire observer, n'a point précédé, comme vous le dites, celui d'Élie Lacoste, mais qui l'a suivi, d'assez près, il est vrai, puisqu'il fut présenté le 27 prairial, c'est-à-dire le lendemain, et cela comme une affaire entièrement distincte de la conspiration de l'étranger. Assurément, monsieur, toute votre construction est de l'effet le plus dramatique; mais, en définitive ce n'est rien autre chose qu'une construction ne reposant sur aucune base solide, et qui ne peut avoir la durée de la vérité. »
Il nous reste à compléter la défense de Saint-Just; nous allons le faire avec une exactitude d'analyse et une sévérité auxquelles, nous en avons la ferme assurance, tous les hommes de bonne foi donneront leur entière approbation.
Un écrivain dont je regrette d'être obligé de tracer si souvent le nom sur ces pages, M. Edouard Fleury, s'est imaginé, vers l'année 1852, d'arracher à Saint-Just ce renom de pureté de mœurs qui ne lui a jamais été contesté par ses ennemis loyaux. Que certains romanciers, peu soucieux de l'honnêteté littéraire, aient trouvé piquant de transformer en Lauzuns sanguinaires les grands hommes de notre Révolution, passe encore; le public sérieux n'a pas à se préoccuper de ces puériles inventions et nous n'avons pas à y répondre; mais quand, sous prétexte d'histoire, on ose inventer et rééditer de