LIVRE CINQUIÈME
lâches et cruelles calomnies, à cette heure où, grâce à tant d'honorables travaux, la vérité commence enfin à luire sur l'épopée révolutionnaire, c'est un devoir pour nous de démasquer les calomniateurs et de les stigmatiser hautement.
Nous avons déjà justifié Saint-Just de l'enlèvement de cette femme d'un notaire de Blérancourt, si perfidement mis à sa charge, par M. Fleury, et l'on a pu voir que certain passage d'une lettre de Thuillier, qui paraît être, à cet écrivain, la preuve convaincante de la culpabilité de Saint-Just, offre., au contraire, la plus éclatante manifestation de son innocence.
Mais il n'a pas suffi à M. Edouard Fleury de gratifier Saint-Just de celte maîtresse équivoque, il le dépeint quelque part courant après Théroigne de Méricourt, oubliant que cette malheureuse avait été fouettée comme réactionnaire par quelques harpies, dans les premiers jours de 1793, et qu'elle était devenue folle des suites de cet indigne traitement. Celte fois, il ne cite aucune pièce à l'appui de la calomnie, et sa seule imagination en fait les frais (1). Plus loin, avec une grâce de style dont nous serions fâché de ne pas donner un échantillon à nos lecteurs, il montre Saint-Just « filant le parfait amour aux pieds de mademoiselle le Bas, » et convoitant la jeune madame de Sartines (2). Senar est dépassé! Il y a là un petit tour d'adresse sur lequel nous nous expliquerons tout à l'heure.
Si nous défendons aujourd'hui cette réputation de
(1) Voyez Saint-Jtist et la Terreur. Mentionnons, pour mémoire, une lettre de Théroigne écrite à Saint-Just, le 8 thermidor, de la Salpétrière, où elle était enfermée, lettre dans laquelle, au milieu des choses les plus incohérentes, elle demande de l'argent et la liberté.
(2) Voyez Saint-Jus! cl lu Terreur, t. Il, p. 10 et 220.
continence qu'ont élevée à Saint-Just ceux qui ont vécu près de lui, et qu'il n'a jamais recherchée, ce n'est pas que nous lui ferions un crime d'avoir succombé à quelqu'une de ces faiblesses si audacieusement affichées par les rois et les grands seigneurs du bon temps, et pour lesquelles les écrivains royalistes se montrent d'ordinaire si indulgents; mais il vanta dans ses discours la pureté des mœurs, et personne plus que lui n'en donna l'exemple. Que si, dans les premières années de sa jeunesse, il eut de ces liaisons faciles si communes à cet âge, il faut lui savoir gré d'avoir toujours conservé une grande dignité et un profond respect de lui-même par sa réserve et sa discrétion.
Nos patientes recherches nous ont fait découvrir que, il y a une vingtaine d'années, est morte, à Versailles, une femme qui, dans sa jeunesse, avait été comédienne, et qui portait publiquement le nom de madame de Saint- Just, avouant tout bas, à ses intimes, qu'elle avait gardé ce nom en souvenir de ses rapports avec l'illustre conventionnel. Qu'une liaison intime ait existé entre cette femme et Saint-Just, il n'y a rien là que de très-possible, et nous signalons ce fait sans trop savoir ce qu'il faut en penser. Mais, dans tous les cas, cette liaison eût été antérieure à 1792, car, depuis cette époque, nous possédons sur la vie privée de Saint-Just les renseignements les plus positifs, et nous pouvous affirmer que, du jour où il fut question de son mariage avec mademoiselle le Bas, il se renferma dans la plus stricte austérité de mœurs. Dès lors, jeune homme, il n'eut qu'un amour ardent et fiévreux : la patrie, et lui sacrifia tout; poëte, il n'eut qu'une Muse, la République, qui l'inspira si magnifiquement dans quelques-uns de ces rapports dont j'ai cité les plus lyriques passages.