LIVRE CINQUIÈME
Les sentiments qui l'attachaient à mademoiselle le Bas étaient graves et réels sans doute, mais son affection pour cette jeune personne n'avait rien de romanesque, comme l'ont prétendu quelques écrivains , et il faut ranger au nombre des assertions imaginaires, quoique bien innocentes, les lettres brûlantes qu'il lui aurait adressées. Le roman y perd, mais l'histoire y gagne. A cet égard, les affirmations de madame le Bas, qui ne quittait pas sa belle-sœur, ne peuvent souffrir aucune contradiction. Un mariage, retardé par les circonstances politiques, devait unir Henriette et Saint-Just; malgré le léger nuage dont nous avons déjà parlé, et qui s'éleva entre eux peu de jours avant le départ de Saint-Just pour sa seconde mission à l'armée du Nord, il se serait très-probablement accompli, sans les événements de thermidor; mais une fiancée n'est point une maîtresse; dans la sœur de son ami, Saint-Just respectait avant tout la femme qui devait être un jour l'honneur et la joie de son foyer domestique.
En dehors de cette liaison, si réservée, Saint-Just n'eut, pour ainsi dire, pas de vie privée ; tous ses instants étaient absorbés par les affaires publiques; ce dont on se convaincra aisément en songeant aux immenses travaux dont il accepta le poids, dans le court espace qui s'écoula entre sa mission sur le Rhin et ses missions dans le Nord. Il est bon de citer ici, au sujet des membres du Comité de Salut public, le passage suivant des Mémoires du représentant Levasseur (de la Sarthe) qui, dans l'amertume de l'exil, déplora jusqu'à son dernier jour l'erreur d'avoir applaudi un moment, de loin, à la catastrophe de thermidor (1).
(!) Levasseur était en mission h Namnr lors du 0 Ihermidor M. Éd- Fleury, toujours exact, en fait un témoin oculaire.
« On conçoit à peine comment huit hommes pouvaient suffire à tant de travail; seuls, ils composaient toute l'administration supérieure ; fardeau qui, même dans un temps calme, écrase souvent neuf ministres entourés de la plus vaste bureaucratie. Chaque jour, les mêmes hommes rédigeaient une foule de lois et décrets sur toutes les matières d'intérêt public; chaque jour aussi on les voyait à la tribune lire de longs rapports et soutenir dans leurs discours tout le poids des discussions. Lois de circonstance, lois générales, mesures de salut public, direction de la police et des tribunaux, direction du chaos immensedenos finances que compliquaient et l'aliénation des domaines nationaux et la création des assignats, enfin direction de quatorze armées dépourvues encore de généraux illustres , tout partait du Comité de Salut public et revenait aboutir à lui. Quand on examine ce dédale et qu'on songe au petit nombre de têtes chargées de le débrouiller, on trouve presque impossible ce qu'ont su faire ces hommes si décriés. Cependant les écrivains mercenaires du royalisme et de l'émigration ont voulu peindre les républicains comme plongés dans les plus sales orgies. C'est une calomnie, au moins, que je n'ai pas à réfuter : aucun homme qui se respecte n'oserait la rappeler aujourd'hui (1). »
Lorsque l'honnête Levasseur écrivait ces lignes, il ne se doutait guère que, près de trente ans plus tard, un homme qui parle bien haut de modération , de morale et d'honnêteté, trouverait le moyen de renchérir sur Senar.
11 est temps de dire quelques mots des Mémoires de
(i) Mémoires ùc Lcva«scur, t. III, p. 83-84.