‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 247 sur 351 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

cet ancien agent des Comités, Mémoires livrés à la publicité par Alexis Dumesnil, vingt-huit ans après la mort de Senar (1). C'est un tissu d'absurdités et de mensonges; c'est là qu'on retrouve toutes les expressions odieuses et cruelles mises dans la bouche des républicains par certains écrivains royalistes. Quand, bien jeune encore, je lus pour la première fois ces infâmes Mémoires, il me vint à l'esprit une réflexion qui certainement a dû venir à l'esprit de tous les gens sensés qui les ont lus : comment ce misérable a-t-il pu entendre et voir tout ce qu'il raconte avec un si dégoûtant cynisme?

Aujourd'hui, après avoir étudié ce libelle avec le soin le plus minutieux, j'ai acquis l'intime conviction qu'excepté ce qui a trait à Tallien, il n'est pas l'œuvre de Senar, mais bien celle de Dumesnil lui-même, qu'avec tant de raison, dans une lettre indignée et charmante, madame Tallien, devenue princesse de Chimay, appelait : « Ce reptile (2). «Voici maintenant sur quelles preuves repose ma conviction : le manuscrit de Senar a été acheté à un ancien employé de police nommé Dossonville, plusieurs fois compromis dans des conspirations royalistes et déporté le 18 fructidor. Ce Senar, entièrement inconnu à Robespierre et à Saint-Just, ainsi que cela résulte de quelques mots dits par Couthon aux Jacobins, le 3 thermidor, fut cependant arrêté comme partisan de Robespierre, quelque temps après la chute de celui-ci, et mourut en 179G, à Tours, où il avait occupé le poste d'agent national. Pendant sa captivité, il rédigea une dénonciation dirigée contre ceux des thermidoriens à qui il attribuait

(1) M, Éd. Fleury, toujours exact et sincère, ose écrire : « Senar publia,

en 1824, des Mémoires qu'il intitula , etc. » Voyez Saint-Just et la

Terreur, i II, p. 223.

(2) LellrcàM. Pougens; Bruxelles, 18 juin 1824.

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son arrestation, et principalement contre Tallien, comme on peut s'en convaincre par ces paroles de Cambon, prononcées à la Convention, dans la séance du 13 nivôse de l'an m. « Un nommé Senar, que je ne connais pas, m'a envoyé des pièces où j'ai trouvé un tissu de calomnies contre Tallien (1). » Et Garnier (de Saintes) ajouta : « Senar est un conspirateur. » Or, il est évident que, si dans ces pièces il y avait eu la moindre accusation contre Robespierre et contre Saint Just, la réaction thermidorienne n'eût pas manqué d'en tirer parti, au moment où, chaque jour, la tribune de l'Assemblée retentissait de récriminations calomnieuses contre ces illustres vaincus; il est évident que Senar, qui avait le courage de s'en prendre au héros Tallien, tout-puissant alors, n'avait aucun intérêt à calomnier ceux à l'occasion desquels il était persécuté; il est évident enfin que ce sont ces mêmes pièces qui, tombées dans les mains de l'agent Dossonville, ont été vendues à Dumesnil, puisque en effet les Mémoires publiés par ce dernier portent presque exclusivement sur Tallien et sur les vainqueurs de thermidor.

Au reste, les calomniateurs, malgré toute leur adresse, laissent toujours quelque prise à lavérité, et ce Dumesnil s'est trahi lui-même, en écrivant dans sa notice sur Senar : « On a aussi éclairci le sens de l'auteur dans plusieurs endroits... Mais aucun de ces changements, qui ne portent, en général, que sur des mots, n'a fait perdre aux Mémoires de Senar leur couleur originale (2). » Or, on sait ce que c'est, dans de pareils libelles, que des changements qui ne portent, en général, que sur des mots.

(1) Voyez le Moniteur du 12 nivôse an m, n° 102.

(2) Voyez dans les Mémoires de Senar (1 vol. in-8°. Paris, 1824), la nolice par Dumesnil, p. viij el ix.

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