LIVRE CINQUIÈME
Et puis quelle belle occasion de flétrir la mémoire de tous ceux qui avaient trempé dans la Révolution , et surtout celle des anciens membres du gouvernement révolutionnaire, que de publier contre eux des Mémoires qu'on intitule : « Révélations puisées dans les cartons des Comités de Salut public et de Sûreté générale , comme s'il eût été loisible à un infime agent de fouiller dans les pièces des Comités, et que l'on attribue en entier à un homme auquel on donne mensongèrement le titre de secrétairerédacteur du Comité de Sûreté générale, afin de leur ajouter plus de poids (1). Senar n'était nullement secrétaire de ce dernier Comité, mais simplement agent, et non pas à Paris, mais à Tours, où il cumulait en même temps les fonctions d'agent national de cette commune; en conséquence, il devait être bien imparfaitement renseigné sur tout ce qui se passait à Paris, au sein des Comités, car il ne fut guère employé, comme espion, que dans l'affaire de la malheureuse Catherine Théot, tandis qu'il pouvait en savoir beaucoup sur Tallien, puisque celui-ci avait été en mission à Tours.
De tout ce qui précède, on doit donc conclure, suivant nous, que, dans ces Mémoires, les passages relatifs à Tallien appartiennent seuls à Senar, et que le reste est de l'invention du sieur Dumesnil , auteur de V Esprit des Religions, qui, pour décorer son libelle d'un plus grand air de vérité, a mis le tout sur le compte de Senar, lequel, étant mort depuis vingt-huit ans, en 1824, n'était assurément pas en état de réclamer contre cet abus de son nom. Au reste, quel que soit l'auteur de ces Mémoires, et qu'ils aient été plus ou moins revus , corrigés , augmentés et embellis par Alexis Dumesnil, ils sont, dans
(!) Voyez la notice par Dumesnil, p. iij.
tous les cas, comme Ta fort bien dit M. Michelet : «l'œuvre d'un coquin devenu à moitié fou. »
Veut-on avoir une idée des gentillesses qui s'y rencontrent? On y accuse, en termes formels, le duc d'Orléans, appelé le roi des assommeurs, d'avoir fait massacrer la princesse de Lamballe, sa belle-sœur, pour se libérer d'un payement annuel de cinq cent mille livres de douaire qu'il avait à lui servir. Évidemment, cette accusation ne vient pas de Senar. Gomment pouvait-il connaître les affaires privées de la famille d'Orléans? N'y aurait-il pas là plutôt une ignoble vengeance royaliste, dont le sieur Dumesnil a été l'exécuteur? Je ne puis m'empêcher de le croire, pour ma part, quand je songe que la censure de 1824 a laissé passer ces lignes : « Déjà la princesse de Lamballe avait passé la porte, comme libre, lorsque par malheur survient un cliefégorgeur qui, la reconnaissant d'abord, se rappelle que le roi des assommeurs a donné l'ordre de tuer et d'immoler à sa cupidité sa faible sœur (1). » N'est-ce pas à fermer le livre de dégoût? Le libraire a beau avertir, par une note de commande sans doute, que l'assertion est dénuée de tout fondement (ce qu'il eût dû répéter pour presque tout le reste s'il eût été un tant soit peu honnête) , la calomnie est lancée , et toute calomnie lancée fait son chemin ; les experts en ces sortes de choses le savent bien. De nos jours même, n'avons-nous pas entendu circuler et vu prendre consistance, auprès de gens d'une trop complaisante crédulité, les fables les plus grossières et les plus absurdes, répandues sur le compte des membres du gouvernement provisoire de 1848?
(1) Mémoires de Scnar, eh, VII, p. 54 el U. Qu'en pense M. Cuvillier- Fleury, qui a accepté sans examen et avec tant d'empressement les calomnies éditées par .M. Ed. Fleury sur Sainl-Just?