LIVRE CINQUIÈME n
nies, ils ne se doutaient pas qu'on pourrait un jour, pièces en mains, rétablir la vérité dans tout son lustre; car, en celte année 1824, la monarchie de droit divin semblait reconstituée sur des bases inébranlables, et la communication des documents originaux était absolument refusée aux écrivains suspects de quelque tendresse pour la Révolution française. Grâce à Dieu , nous possédons aujourd'hui tous les éléments nécessaires pour anéantir ces odieuses inventions, et à l'égard de la famille Sainte-Amaranthe, voici la vérité tout entière, telle qu'elle nous a été révélée par nos recherches aux archives de la préfecture de police : Madame de Sainte-Amaranthe fut arrêtée et enfermée à Sainte-Pélagie le 12 germinal an n, sur la proposition et par les soins du comité révolutionnaire de la Halle au blé ; l'ordre d'écrou est signé : « Voiriau, Fleury, Collet et autres, » membres de ce comité (1). Elle fut transférée aux Anglaises avec une foule d'autres détenus, sur l'ordre du Comité de Sûreté générale, le 27 germinal, et deux mois après, tandis que Saint-Just était en mission dans le Nord, quand déjà la scission avait éclaté entre les divers membres des deux Comités, elle fut livrée au Tribunal révolutionnaire, comme complice de Batz, sur le rapport d'Élie Lacoste, un des plus ardents thermidoriens, qu'il serait souverainement absurde de faire passer pour un complaisant de Saint-Just.
Voilà, je crois, des preuves matérielles, positives, et il me paraît impossible que l'esprit le plus prévenu conserve encore le moindre doute sur l'absolue abstention de Saint-Just dans cette affaire Sainte Amaranthe; mais il y a, en outre, des considérations morales d'un grand
(I) Archives de la préfecture de police.
poids, et que je me reprocherais de passer sous silence : elles seront la conclusion de ce chapitre.
Pour persuader que Saint-Just s'était laissé prendre à une passion effrénée, il fallait au moins la présenter dans des conditions naturelles et la rendre compréhensible. A l'époque où, suivant les Mémoires de Senar, Saint-Just se serait mis à aimer et à désirer madame de Sainte-Amaranlhe, celte dame avait 42 ans accomplis, comme nous avons eu soin déjà d'en faire la remarque (1). Or, si bien conservée que puisse être une femme, j'en appelle à tous les jeunes gens, ce n'est pas à cet âge qu'elle exerce de puissantes séductions; et madame de Sainte-Amaranthe, avec sa réputation équivoque et d'ancienne date, entourée d'une fille, d'un gendre, et d'un fils, bientôt homme lui-môme, n'était nullement dans la position de subjuguer un jeune homme de 26 ans, surtout quand ce jeune homme était Saint- Just.
Mais, si Saint-Just avait voulu, de combien de femmes jeunes, charmantes et de tout rang, n'eût-il pas touché le cœur? 11 était beau, de cette beauté qui fascine et attire ; il avait un nom célèbre et respecté ; quand il entrait dans l'Assemblée, son aspect causait une sensation singulière, on se levait dans les tribunes, en disant : Le voilà (2); enfin c'était un des puissants de l'époque, et qui ne sait comme, avec le prestige du pouvoir, on trouve peu de cruelles? Il était donc ridicule au dernier point de le présenter comme amoureux fou d'une
(1) Son fige est constaté sur le registre d'écrou. Voyez, d'ailleurs, le Moniteur du 5 messidor an il, n° 275, à l'article Tribunal révolutionnaire.
(2) J'aicntenrfu raconter ce détail par M. Dubois-Dubais, fils du conventionnel de ce nom, qui a été témoin du fait.