‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 254 sur 351 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Le départ pour l'armée du Nord dut être plein d'amertume cette fois. Un dissentiment s'était élevé entre Henriette le Bas et Saint-Just, dont la délicatesse s'était offusquée pour ce futile motif dont nous avons déjà parlé. Dans ce moment de découragement, il s'était écrié : « Je vais me faire tuer ! » S'il ne mourut pas de la mort du soldat, ce ne fut certainement pas de sa faute. Il faut regretter qu'il ne soit pas tombé sur un champ de bataille. Frappé par l'ennemi, il eût été chanté comme un héros, et tout un peuple fût accouru à ses funérailles ; mais la destinée lui réservait le martyre, qu'il accepta avec tant de dignité et de stoïcisme, sans forfanterie et sans faiblesse.

La brouille entre Henriette et Saint-Just avait légèrement rejailli sur le Bas, et un peu de froideur s'était glissé entre les deux amis; ce fut un nuage à peine sensible et qui ne tarda pas à s'effacer. Ils quittèrent ensemble Paris le 10 floréal, et arrivèrent à Noyon dans la matinée du 12. Saint-Just profita de son passage dans cette ville pour courir embrasser sa mère, à Blérancourt, comme nous l'apprenons par une lettre de le Bas.

« Nous sommes arrivés hier ici, écrit ce dernier à sa femme, le 12 floréal. Saint-Just et Thuillier nous ont quittés, l'un pour aller voir sa mère, l'autre pour aller voir sa femme qui demeurent peu loin de Noyon. Ils reviennent ce matin, et nous comptons aller tous aujourd'hui à Réunion-sur-Oise. Nous avons rencontré en chemin une personne qui se rendait de l'armée à Paris, pour y porter de bonnes nouvelles que sûrement tu connais déjà. J'espère, ma chère Elisabeth, n'avoir que des choses agréables à t'annoncer : nous supporterons

bien mieux l'un et l'autre notre séparation en voyant la République prospérer. Nous sommes actuellement trèsbons amis, Saint-Just et moi; il n'a été question de rien... Recommande à Henriette de ne plus être si triste; mais il est possible qu'une voix plus puissante que la mienne ait parlé. Tant mieux ! Mille amitiés à toute la famille et a notre bon frère Robespierre. »

Mais cette voix plus puissante n'avait pas encore parlé, et l'on peut suivre, dans les lettres de le Bas, la trace de ces blessures du cœur, si douloureuses et si cuisantes.

« Nous sommes tous à quelques lieues de Maubeuge, ma chère Elisabeth, écrit-il le 25 floréal, nous suivons l'armée qui agit de ce côté. Nous avons beaucoup de mal et menons une vie très-dure. Ma position n'est pas agréable; les chagrins domestiques viennent se mêler aux peines inséparables de ma mission... Que je sois le plus malheureux des hommes pourvu que la République triomphe! Nos affaires, de ce côté-ci, vont assez bien. Mille amitiés à Henriette. Je n'ose parler d'elle a Saint- Just... »

Et deux jours après :

« Je suis toujours, ma chère Elisabeth, dans les environs de Maubeuge, dans un village à trois lieues de cette ville; il s'appelle Colsore... Comment va ta santé, pauvre Elisabeth? Qu'il m'en coûte d'être loin de toi, dans la position où tu te trouves! Mais enfin, je n'ai pu faire autrement. Souviens-toi, ma chère amie, de ce dont nous sommes convenus, en dernier lieu, pour notre

Page 1